Samedi 14 mai 2011, 9 heures

Le président en exercice du Fonds monétaire international

s’éveille mollement. Allongé sur le dos, la nuque bien calée sur

l’oreiller et regardant fixement le plafond, il n’éprouve aucune

envie de s’extraire de ce confort ouaté. Il se sent vide et cherche

sans entrain, au fond de lui, un motif valable pour se lever.

Quels plaisirs, quelles surprises, peuvent bien encore lui

réserver la réalité ?

Il se sent, dans cette suite luxueuse, comme un ours dans

sa tanière. Il voudrait hiberner, ne plus en sortir. Le programme

des jours et des semaines à venir ne lui apparaît plus que comme

teinté d’un incommensurable ennui. Le sauvetage de la Grèce et

la crise de l’euro dont il doit s’entretenir le lendemain à Berlin

avec la chancelière allemande l’excitent encore un peu, tout de

même… Un beau challenge. Encore que ce dossier s’annonce

aussi comme un gros sac de merde, lourd de catastrophes possibles.

Leur seule éventualité, lorsqu’il s’efforce de les envisager

lucidement, lui donne des sueurs froides.

Mais après ? Depuis des semaines, ses fidèles soutiens,

excités comme des puces, s’agitent autour de lui à peaufiner

la stratégie de son entrée en campagne, admirant sa réserve, sa

retenue, sa capacité à s’imposer par son absence – bonjour le cliché

– à se faire désirer… Les imbéciles ! Quelles jouissances supplémentaires

les lambris de l’Élysée lui apporteraient-ils ? La réalité

n’est jamais aussi belle que le rêve. « Relisez La Peau de chagrin,

tout y est ! Le plaisir, la vie s’amenuisent, s’étiolent, s’asphyxient, au

fur et à mesure que le désir s’assouvit », cette phrase de son prof

de français de Première ne le quitte pas depuis quarante ans. Le

pouvoir est toujours déceptif quand on y accède enfin, par le bas,

après en avoir longtemps rêvé. Mais lui n’en rêve déjà plus. Il n’en

a même jamais rêvé ! Rastignac au faîte de sa gloire, parvenu au

rang de ministre, aurait-il pu finir préfet de Charente ? Le palais

de la rue du Faubourg-Saint-Honoré ne présente finalement

pas d’autre attrait à ses yeux que celui d’un retour à la province

natale. Les culs-terreux faisant fête au cousin qui a réussi à la

ville ! Presque une rétrogradation. La perte du vrai pouvoir,

surtout : celui qu’il tire encore, pour quelques semaines, de ses

fonctions de président du FMI. Pourquoi redevenir comme

les autres ? Pour venir demain quémander un chèque, pour

sortir son pays de la mouise ? Aujourd’hui, c’est lui qui fait les

chèques… Chef d’État : que des coups à prendre. Surtout en

ce moment. Seule compte, en fait, la jouissance immédiate.

Il soupire profondément. Ses yeux restent fixés sur le

plafond. Les draps ont gardé un peu de l’odeur de sa visiteuse

de la nuit. Déjà loin. Arrivée trop tard, partie trop tôt. Hier

soir, il a attendu minuit passé pour téléphoner et demander

un « oreiller », après avoir perdu sa soirée à déambuler entre

le bar et les salons, remontant dans sa chambre, redescendant,

espérant toujours la rencontre opportune dans un couloir, un

ascenseur… une cliente, une employée, qui sait. C’est pas faute

d’avoir essayé.

Maintenant, le festin nocturne est loin. On se réveille

toujours à jeun. Ses dernières heures de liberté, avant l’avion

de Paris. Il n’arrive pas à se lever. Il voudrait rester comme ça.

L’Ours dans sa tanière.

Il faut réagir, se donner du coeur à l’ouvrage. Quelque

chose, pour s’étourdir, se galvaniser, se libérer. Un remontant

dionysiaque qui l’aiderait autant à se noyer dans le régressif-foetal

de ces draps voluptueux qu’à en sortir. Quelque chose d’actif,

de fort, de puissant. Alcoolique, il se servirait un scotch. Il ne

l’est pas, mais un feu aussi ardent que celui des alcooliques le

brûle. Ses yeux quittent le plafond. Il décroche le téléphone et

appelle la réception.

10h30. Toujours au lit. Il regarde le plateau du petit-déjeuner.

L’employée du room service est entrée et l’a posé. Elle est

repartie précipitamment, sans entendre l’allusion ou en faisant

mine de ne pas l’entendre. Elle a évité aussi de le regarder, lui,

sur son lit. Il demeure maintenant étendu, humant l’odeur du

café et des viennoiseries. L’odeur lui suffit, pour le moment. Sa

faim demeure intacte.

Ses yeux se dirigent vers l’entrée. Il imagine une scène. Elle

ouvrirait la porte, elle entrerait, tout serait permis, aucune limite.

L’Ours de la Tanière est seul maître chez lui. L’Hyper-plantigrade.

Comme un automate, il saisit son portable, sur la table

de chevet, et répète le dernier numéro du journal d’appel qu’il

a passé cette nuit.

- Roberto ? Oui, bonjour, c’est encore moi. Je vous appelle

un peu in extremis, mais serait-il possible d’avoir un extra,

ce matin, avant mon départ ? Trouvez-moi ce que vous avez

d’immédiatement disponible… Midi, midi quinze au plus tard.

Peu importe le prix…

Au bout du fil, la voix s’enquiert de ses attentes. Il aime

cette ambiance. Le chasseur à l’affût. Le coeur battant, il ajoute :

- Non, pas un oreiller, comme hier soir. Quelque chose

de plus tonique.