Chapitre 1

L’espace de quelques secondes, Mona se sentit en apesanteur. Encastré entre ses cuisses, la tête calée entre son sein et son épaule et le dos arc-bouté, Julien allait et venait au rythme lent du clapotis de l’eau sur les

flancs de la péniche. Si elle contractait ses muscles les plus intimes, il jouirait. Maintenant qu’elle-même avait atteint l’orgasme − un orgasme de médiocre qualité − elle n’avait plus envie de faire le moindre effort. Ça durerait peut-être quelques minutes supplémentaires et puis ce serait fini. Elle s’était jouée de lui ce soir et l’avait provoqué ; la raison lui en revenait amèrement.

Julien éjacula, il gémit, serrant les hanches de Mona jusqu’à lui faire mal. Elle se dégagea brutalement. Tu as aimé ça, hein ? Tant mieux pour toi, parce que maintenant c’est terminé. C’était cool de baiser Mona Cabriole ? Cool de se dévergonder avec elle et d’oublier le train-train quotidien ? Retrouver sa jeunesse, rechausser son cuir ramolli, traîner les salles de concert et prendre des bitures… T’es vraiment trop con. Ouais, c’est ça. Vraiment trop con… Mona s’approcha des fenêtres. La nuit était claire, l’eau frémissait, auréolée des lumières de Paris. Une belle nuit pour une rupture. Elle s’enroula dans un plaid abandonné sur le fauteuil, dégagea ses mains de sa cape improvisée et s’alluma une cigarette.

− Mona…

Julien lui fit signe de le rejoindre. Elle ne bougea pas, il insista :

− Viens… Qu’est-ce que tu as ?

Elle se retourna, plus pâle encore qu’à l’ordinaire. Blafarde. Sa cicatrice au-dessus de la lèvre ressortait comme une mauvaise griffure. Elle s’était sentie sûre d’elle, puis s’était dit qu’elle n’arriverait jamais à prononcer ces paroles et finalement, ça sortait tout seul :

− Va-t-en, ordonna-t-elle d’un ton cassant.

− Quoi ?

Julien se redressa, appuya son dos contre le mur.

− Qu’est-ce que tu dis, Mona ? Ça va pas ? Qu’est-ce qui te prend ?

− C’était la dernière fois.

Comme si elle lui avait donné une gifle, il en restait stupéfait, la lippe pendante. Il essaya de rassembler ses idées, de se représenter la scène d’un oeil lucide. Mona le fixait de son regard turquoise, tranchant comme un éclat de verre.

− Explique-toi, enfin… Mona, tu ne peux pas me virer comme ça ! Dis-moi au moins ce qui s’est passé !

Pourquoi est-ce que tu réagis comme ça ?

Elle marcha à petits pas saccadés vers le coin cuisine − le plaid emprisonnait ses jambes − et se servit un verre. Son menton tremblait, les commissures de se lèvres refusaient de se stabiliser. Refouler ses larmes. Il aurait pu croire qu’elle était triste, qu’elle avait de la peine alors qu’elle se retenait de pleurer de rage. Julien écarta les draps, s’assit sur le rebord du lit et entreprit de retrouver son slip et ses chaussettes. L’information commençait à prendre forme dans son cerveau encombré par l’alcool. Mona était devenue folle et il allait avoir du mal à lui faire entendre raison.

− OK, d’accord, je vais partir, mais tu me dois des explications.

− Tu manques pas d’air ! Tu vois pas ce qui a pu me mettre dans cet état ? Tu te fous vraiment de ma gueule !

− Quoi, putain ! Mona ! Quoi ?

− Je te rappelle que Clara a bossé avec ta femme ! Elles se sont vues, par hasard… Pas de bol !

− Ah, c’est donc ça… je me disais aussi… Je t’ai trouvée bizarre toute la soirée.

Les larmes coulaient maintenant. Elle continua, réussissant tant bien que mal à maîtriser sa voix.

− Elle est enceinte de combien ? Cinq ? Six mois ?

− Cinq mois. Mona, il n’a jamais été question… entre nous… C’était clair, non ?

− Oui, parfaitement. Enfin, maintenant, ça l’est pour de bon. J’étais juste la fille que t’avais toujours attendue, ton alter ego, ton âme soeur ! Avec un beau cul, en prime.

− Ne sois pas vulgaire.

− Dégage.

− Je ne t’ai rien promis Mona… Je ne t’ai pas menti.

− Dégage.

Il se leva, enfila son jean et reboutonna sa chemise.

Mona le regardait. Il était beau, il était classe, il avait un corps à tomber à la renverse et il le savait. Un connard. Ça faisait six mois qu’elle baisait avec un connard.

− C’est vraiment dommage que ça se termine comme ça. Entre nous, il y avait vraiment quelque chose.

− Oui. Du cul.

− Ne dis pas ça. Tu sais que ce n’est pas que ça.

Elle baissa les yeux.

− Évitons d’être ridicules, d’accord Jules ? On sait tous les deux de quoi on parle. Crois-moi, je m’en veux autant qu’à toi. Alors sans rancune. La prochaine fois qu’on se verra, on se fera la bise et ça ira.

Julien hésitait encore. Putain, c’était vraiment trop con ! Il attrapa ses clefs de voiture, dévisagea une nouvelle fois Mona. Elle se détourna. Il quitta la péniche.

Elle vida le fond de son verre, défiant le lit avec une grimace de dépit. Elle s’y roula en chien de fusil, dans la chaleur des draps, dans l’odeur de Julien et l’odeur de sexe. Les larmes ruisselaient sur ses joues. La douleur dans ses entrailles. Cette douleur était la preuve qu’elle était vivante. Elle s’en relèverait.

Il était temps de dormir. Elle se concentra sur sa respiration, l’air qui emplissait et vidait ses poumons chassait ses pensées implacables hors de son esprit en bouillie. La sonnerie du portable mit fin à ses tentatives désespérées de retour au calme.

L’adrénaline reflua dans ses veines. Jules ? Sur l’écran s’affichaient les initiales LL, le doux nom de Louis Langlois. Son boss.

− Je te réveille ? Saute dans tes baskets… Y’a un truc pas clair boulevard Richard Lenoir. Là où habite le chanteur de ce groupe, heu… Noise quelque chose…

Bref, le chanteur, Basile Winkler… C’est Charly qui m’a donné l’info.

Mona rassembla les miettes de son cerveau. Charly. Le pote du boss, un chauffeur de taxi qui lui refilait des tuyaux. Baze Winkler, le chanteur de Surface Noise.

− Allô ? Mona ?

− Oui, j’ai compris. C’est tout ce qu’il y a comme infos ?

− Y’a une ambulance et les flics. Beaucoup trop de monde et de précautions pour un simple incident.

− Au combien ?

− Au 132. 132, boulevard Richard Lenoir. Fonce,

Mona. Je crois qu’il n’y a encore personne sur le coup ! Mona reposa le téléphone sur l’étagère, à côté du lit.

Boulevard Richard Lenoir, elle était à deux pas. Le 132 devait être juste avant République. Elle était gelée et épuisée, ses dents claquaient. Une douche brûlante, au minimum, et tant pis pour le café. Il était 4 heures du matin.

Le Vespa démarra sans faire de caprices. Mona remonta la voie d’accès au quai et traversa la place de la Bastille. Hormis deux ou trois noctambules égarés, il n’y avait pas un rat mort dans les rues. En arrivant en haut du boulevard Richard Lenoir, elle comprit que Charly n’avait pas halluciné. Les flics essayaient d’être discrets, sans grand succès : deux voitures et un fourgon postés devant le 132. La portion de rue était barrée, la circulation, toujours aussi parsemée, détournée sur l’avenue de la République.

Mona immobilisa son scooter à bonne distance. Elle se posta à l’angle d’une rue transversale, sous un abribus, et observa le rez-de-chaussée de l’immeuble. Un bar, fermé de longue date. Le fourgon démarra et une nouvelle voiture prit sa place, une Peugeot banalisée. Le pare-soleil baissé annonçait la couleur : police.

Du monde, donc, analysa Mona. Beaucoup de flics, une ambulance, dont elle apercevait l’arrière plus

haut dans la rue Jean-Pierre Timbaud, une voiture de brigade banalisée, pas de pompier. Non, ce n’était pas un accident. Au premier, les volets avaient judicieusement été fermés, mais de la lumière perçait dans une des pièces, au-dessus de l’entrée du bar. Mona avait toujours le regard fixé sur le 132 lorsque quelqu’un surgit derrière elle et la fit sursauter. Un flic, en tenue.

− Vous m’avez fait peur ! Que se passe-t-il ? Il y a des blessés ?

− Vous ne pouvez pas rester là. Circulez, s’il vous plaît.

Elle sortit sa carte de presse de la poche intérieure de sa parka.

− Mona Cabriole. Je suis journaliste.

− Une déclaration pour la presse est prévue. Au plus tôt. Vous ne pouvez pas rester là, désolé.

Trouver quelque chose de convaincant. Elle s’apprêta à lui débiter que bientôt, tous ses petits copains journalistes ou paparazzi auraient repéré le manège qui se tramait là… Là, devant l’appartement du chanteur de Surface Noise ! Alors qu’elle était la première sur place ! Ça bougeait de l’autre côté de la rue ; deux baraques − deux flics − encadraient trois autres personnes, les guidant jusqu’à la Peugeot. Une femme blonde, deux hommes, et il lui semblait bien que… Oui, c’était peut-être Winkler ! − OK, je dégage.

Elle remonta en scoot la rue Jean-Pierre Timbaud, contourna l’immeuble pour revenir face au boulevard Richard Lenoir. La Peugeot prenait la direction de République, elle la suivit.

Mona restait à distance. La voiture n’avait pas de gyrophare et respectait les feux. Par souci de discrétion ? L’itinéraire était simple et Mona commençait à entrevoir leur destination. Boulevard Beaumarchais, rue Saint-Antoine, rue de Rivoli. À gauche, le Pont Neuf… Et évidemment, le quai des Orfèvres. Elle continua son chemin et stoppa sur le Pont Saint-Michel. La Peugeot avait disparu dans l’antre de la PJ… Elle allait avoir du mal à s’incruster au 36. 

Dans sa poche, son portable balançait l’intro de « Heavy Cross ». LL à nouveau sur l’écran.

− C’est un homicide, chez Winkler. J’ai pas le nom de la victime, ni les circonstances, ni rien. Où tu es ?

− Devant le 36. Quai des Orfèvres.

− OK. Bon, je passe un ou deux coups de fil et je te rappelle. Ne bouge pas, peut-être que je peux trouver un moyen d’approcher un enquêteur…

Le flair de Mona lui disait qu’il n’en serait rien. La Crime, donc pas des rigolos, les flics ne lâcheraient pas une miette du gâteau. Il fallait attendre que l’information fasse le tour de la brigade pour espérer une fuite. Sinon, ce serait la voie officielle et Mona n’aurait plus qu’à laisser l’AFP lui mâcher le boulot, ou attendre que le préfet, ou n’importe quel ponte ait la langue qui fourche.

Prendre son mal en patience ou changer de stratégie. La deuxième option était la bonne, encore fallait-il que lui vienne une idée. Pour l’heure, elle se sentait juste fatiguée et transie. Elle aurait aimé dormir jusqu’à la fin des temps.

Sans attendre le coup de fil de Langlois, Mona remonta sur sa bécane, direction Bastille. Cinq heures du mat’, pas vraiment la bonne heure pour espérer mettre la main sur l’informateur adéquat. Elle devait reprendre possession de toutes ses capacités mentales et retrouver dans une case de sa mémoire la vie et l’oeuvre de Basile Winkler.

La péniche − sa bienheureuse Nico − l’accueillit, froide et humide, comme son lit où les odeurs de Julien s’étaient une bonne fois pour toutes dissipées. Son portable à portée de main, Mona commençait à sentir le sommeil la saisir quand LL rappela :

− Total échec, maugréa-t-il. Les Schmidt ont tout verrouillé.

− On fait le point à midi. De toute façon, j’ai rien d’assez concret pour faire un article avant l’édition de demain, enfin, de tout à l’heure.

− Je passe quand même une dépêche. Maintenant que c’est tombé à l’AFP, qu’on ait au moins l’air d’être au jus !

− Ouais. Salut.

Elle planqua le téléphone sous un oreiller et ferma les yeux. Demain – dans quelques heures – serait un autre jour.