Tournée d'adieu   1 - Elton John vs. Antony

Finalement, cela n’avait pas été compliqué. Tous les quatre, ils s’en étaient fait une montagne : impossible pour leurs petits bras, leurs petites mains, ils n’étaient pas assez forts, pas assez malins, ça allait foirer, ils se feraient prendre, c’était sûr, et l’autre, il ne se laisserait pas faire comme ça, c’était un pro, quand même, un gars du métier, bien plus exercé qu’eux, et entraîné. Un type solide. Pas une victime. Et pourtant.
Il avait suffi d’attendre. Se placer à l’angle de la rue des Chantres et de la rue des Ursins, en bas de l’escalier, à l’ombre. Le type aimait traîner jusque-là en sortant du boulot. Il allait fumer une clope au bout de l’île de la Cité pour se détendre des atrocités de la journée. Il empruntait systématiquement ce chemin ; ils avaient eu le temps de l’observer, cette enflure, dans ses habitudes. Surgir au bon moment, 19h42, ce soir, quand les touristes refluent, que les rideaux de fer sont tombés sur les vitrines, et avant que l’éclairage des ponts ne donne son plein. Et lui sauter dessus.

Une barre de fer, 42 centimètres d’acier, un tube creux, qui s’abat sur une nuque qui craque. Une main puissante tient l’arme, une main forte, terriblement crispée sur le tube qui brise les vertèbres. Les cervicales rendent l’âme dans un crépitement inattendu. La barre qui s’acharne sur le type à terre, qui s’abat, sans cesse, qui roue de coups, insatiable, une soif inextinguible de lui faire payer. Enculé. Le sang qui bouillonne à la commissure des lèvres, qui fait des bulles. Le type ne peut plus bouger, paralysé. On le massacre. Parce que tout le monde s’y met, pas seulement le plus balèze, non, toutes les semelles viennent se frotter contre la trogne immonde de ce salopard qui demande pitié sans pouvoir crier, ni prier, ni quoi que ce soit. La pommette éclate. Les dents couinent et cèdent. La mâchoire, les spasmes de la mâchoire. L’infernal tressautement du corps tout entier qui crève sous les coups que tous lui assènent. La tétanie et l’asphyxie. Crève, ordure. Et, pour terminer, l’éclat de la lame sous la lumière du réverbère : elle sort, la lame, de son calme, elle s’extirpe de son étui, le tranchant embrasse amoureusement les testicules encore chauds, les poils pubiens ne la gênent pas, elle s’enfonce, elle pénètre la chair de la verge, et, bientôt, la bite encore fumante du cadavre brisé sur le trottoir se trouve séparée de sa base, elle n’est plus qu’un amas de chair sanguinolente entre les mains de celui qui s’est chargé de la couper, pour l’enfoncer sans ménagement, écartant infiniment les mâchoires du mort, dans sa bouche, la lui faire bouffer, et, pour être sûr qu’il ne recrache pas, qu’il ne gâche pas, on lui enfile vite vite une capote sur la tête, ce n’est pas évident, il faut s’y reprendre à plusieurs fois, il faut forcer, mais le latex est extensible et protégera convenablement le monde des miasmes émis par une pareille immondice.
On vomit, on pleure, on a envie de crier mais on ne peut pas, il ne faut pas se faire repérer. On ne parvient pas à s’arrêter, de le frapper, de l’insulter - mais il est mort, ce n’est plus la peine, ça ne sert à rien, à rien d’autre qu’à se faire du mal, non, pas tout à fait mort, mais ça ne saurait tarder, c’est sûr, on pleure, on lui crache dessus. Meurs, crève, toi et ta clique. Sale flic de merde, tu vas payer, vous allez tous payer.


Maintenant, se dépêcher de lui enfiler son costume de scène, le maquiller, le pomponner, et l’exposer comme il se doit, comme il le mérite, comme une sale poupée molle, l’accrocher. Ah oui ! ne pas oublier la musique.Poser le magnéto sur le parapet, l’enclencher, avec les gants en caoutchouc, pas d’empreintes, et musique maestro ! Lou Reed et Antony qui entonnent les paroles d’une chanson dont les accords retentissent jusque sur les deux rives de la Seine, jusque sur l’île Saint Louis, sur toute l’île de la Cité, jusqu’à l’Hôtel de Ville, la victoire de Lou et d’Antony sur la barbarie, l’hymne au triomphe de la Volonté, et le cauchemar de l’inspecteur Dartoce qui ne fait que commencer : il mettra trois heures, vingt-deux minutes et quarante sept secondes à mourir.


Tournée d'adieu
“My infant spirit would awake To the terror of the lone lake.”

C’est sûr qu’il faisait moins le malin, l’inspecteur Dartoce, suspendu comme il était au Pont Saint Louis, tanguant au gré du vent, assistant tant bien que mal au lever du soleil. Il fallait dire qu’il était bien crevé, cette fois, l’inspecteur, mais ce n’était pas ça le plus comique et laid. Avec ses bras ballants, sa tête penchée vers la droite, ses jambes resserrées, on aurait cru un pantin dégingandé, une marionnette désarticulée. Oui, vraiment, une poupée oubliée là, sur les berges de la Seine, à ce détail près que Barbie avait en l’occurrence des allures d’Elton John, dans sa période Song for Guy. Ce n’était pas tant la queue et les couilles dans la bouche qui rappelaient l’icône pop, que l’accoutrement dont on l’avait affublé : un costume bleu à paillettes ouvert sur une chemise rose à jabot et col deltaplane, une paire de lunettes argentées surdimensionnées, il ne manquait plus que Georges Michaël débarquât et l’on aurait pu organiser un petit show case au pont de l’Alma en mémoire de Lady Di.

Aussi, lorsque le lieutenant Dutrou arriva sur les lieux, prévenu par une escouade de gendarmes maritimes, lorsqu’il vit le costard qu’on avait taillé à son collègue, son bras droit, le bras de la Justice, lorsqu’il nota les initiales gravées à même la chair du thorax de Dartoce, O.T.O.N., il serra les dents de rage et saisit son portable :

- Rossini ?
- Ouais.
- Dutrou.
- Ouais.
- On a un gros problème. Le Courant 93 se rappelle à notre bon souvenir. Elton John est out. Préviens Hax. Rendez-vous au Quai, dans mon bureau, 10 heures.
- Ouais.

Ces petites lopettes allaient payer.


2 - Nico au BHV

« He believes in beauty / He’s Venus as a boy » . Sur les paroles de Björk, Mona Cabriole doubla la Place des Vosges aux arbres froufroutant sous le vent de septembre. Son MP3 sur les oreilles, la journaliste de Parisnews pressa le pas. Elle n’avait pas pris le chemin le plus court, mais elle aimait trop la rue des Francs Bourgeois et ses boutiques inabordables. Elle s’était levée tard, trop tard pour être tout à fait réveillée. Les riffs brutaux de Jack White illuminant le plafond de l’Olympia, la veille, l’avaient assommée. Aussi, ce matin, les paupières collées avaient-elles eu du mal à s’ouvrir. Le soleil de cette fin d’été sur l’eau saumâtre du port de l’Arsenal, l’air déjà saturé de gaz carbonique, le café noir et brûlant pris sur le pont de sa péniche, rien n’était parvenu à la secouer d’une torpeur tiède et agréable.

La rue Pavée, l'angle de la rue des Rosiers avec ses odeurs de cannelle et d’oignons frits, le long couloir de la rue de Rivoli surpeuplée, survoltée, enfin à gauche et arrivée devant le lycée Sylvie Germain. Tout était comme un mauvais rêve, aux sons étouffés, au rythme lent. Mais Langlois, le patron de Mona à Parisnews, lui avait commandé un reportage sur les événements qui animaient depuis quelques mois le quartier du Marais et plus particulièrement les établissements scolaires. L’enlèvement d’Ilan Halimi par une bande de voyous aux revendications aussi suspectes qu’ineptes avait ému la communauté juive, qui, échaudée par des rafles encore présentes à la mémoire de certains, ainsi qu’un climat antisémite montant, avait décidé d’assurer sa propre protection. Cette fois, on ne l’enverrait pas faire les beaux jours du Vel d’Hiv.

Le lycée Sylvie Germain était au cœur de toutes les polémiques. Il réunissait un ensemble hétéroclite d’élèves de toute condition sociale, confession, couleur, niveau. Les foulards y côtoyaient les kippas, les Starters les Weston, les goths les dreads locks.

En sonnant à la grille d’entrée, Mona inspecta sa tenue. Clara en aurait avalé son dé à coudre : jupe noire moulante, collants noirs, cache-cœur marron, lunettes noires - une vraie bonne sœur. En fait, une sobriété qui rassurait Mona ; elle ne souhaitait pas qu’on la prenne pour une élève, ça non.

Une voix aigrelette lui répondit :

- Oui ?
- Mona Cabriole, journaliste pour Parisnews, j’ai rendez-vous avec le proviseur à 10 heures.

Le portail s’ouvrit et Mona pénétra dans la cour. C’était la pause. Les élèves en profitaient pour se détendre, les uns sirotant une cannette, les autres fumant en douce dans un coin, les derniers révisant le cours de maths de la veille. Ce qui retint l’attention de Mona, ce furent les groupes qui s’étaient formés : d’un côté les noirs, de l’autre les filles, ou encore les garçons juifs, les gamines en hijabs, les chébrans glam rock... Autant de petites tribus qui se lançaient des regards suspicieux, se défiaient parfois de la voix, mais qui semblaient ne jamais pour autant entrer vraiment en contact. Malgré tout, ils firent front commun pour adresser à la journaliste, bien seule tout à coup au milieu de la cour, des coups d’œil méfiants.

Il fallait dire que les mômes n’avaient pas la vie facile ces derniers temps. Le chef d’établissement avait décidé de mener une guerre contre l’ostentatoire, et eux avaient décrété que cette provocation méritait qu’on redouble d’efforts pour arborer les signes de la communauté à laquelle on croyait appartenir. C’était donc débauche de crucifix énormes, de mains de Fatima, de feuilles de cannabis verdissant sur des tee-shirts déchirés pour l’occasion. En bons adolescents qu’ils étaient, les élèves jouaient de la surenchère. Et cela avait parfois des conséquences catastrophiques. Mona n’avait-elle pas aperçu, sur le chemin de la rue de Jouy, des types aux allures de vigiles à la sortie des écoles judaïques privées ? Les grands frères, qui commençaient à se faire vieux pour ne rien foutre, en assuraient la sécurité. Et si les juifs le faisaient, pourquoi pas les catholiques ? Des agents de police municipale étaient même sollicités par les directeurs d’écoles publiques pour s’interposer entre les gosses et les cocktails Molotov lancés par trois ou quatre abrutis en vadrouille dans le quartier. Le Marais était quadrillé, impossible de pisser tranquille en jurant ses grands dieux que c’est bon.

Heureusement, Mona avait préparé ses questions la veille, parce que là, assise dans l’atmosphère étouffante du bureau de direction, faisant face à un homme excédé mais toujours combatif, les débats sur la laïcité et le communautarisme lui passaient loin au-dessus de la tête. Son dictaphone enregistrerait les réponses. Ses oreilles et son esprit étaient alors encore entièrement occupés par les paroles des White Stripes entendues la veille : « I think I smell a rat. » .

En fait de traquenard, ce fut son portable qui se mit à sonner lorsque Mona franchit la grille du lycée, l’interview bouclée.

- Mona ? C’est Langlois.
- Oui, boss ?
- Vous filez sur l’île de la Cité, Quai aux Fleurs. On a retrouvé le cadavre d’un flic habillé en drag-queen. Vous laissez tomber les mômes et leurs tchadors, et vous me couvrez ça, fissa.
- C’est comme si c’était fait.

Sûrement un truc saignant. Mona fila vers l’Hôtel de Ville, non sans avoir fait un arrêt au rayon bricolage au sous-sol du B.H.V. - elle était irrémédiablement attirée par ce rayon qui lui offrait tout ce dont elle avait besoin pour rafistoler sa vieille épave de Nico, la péniche était encore plus abîmée que la chanteuse. Un quart d’heure plus tard, elle était sur place, et prenait quelques clichés approximatifs du flic que les agents de l’Identité Judiciaire s’escrimaient à descendre du pont Saint Louis. Malgré l’horreur de la situation, les mines contrites de tous les policiers présents sur le terrain - et ils étaient nombreux, vu que la Préfecture se trouvait à deux pas -, Mona ne put s’empêcher de sourire : pourquoi fallait-il systématiquement que les icônes gays soient des clichés kitschissimes ? Le pauvre poulet au cou tordu et grimé en Elton John avait des allures de vieille poule sur le retour.

On avait affaire à des tueurs de flics. Intéressant.