Tournée d'adieu   Chapitre 1

Estelle était en retard. Elle finissait de visionner une cassette DVCAM reçue dans l’après-midi. Un drôle de truc. Elle ne savait pas encore ce qu’elle en ferait. Difficile de vendre ça à une chaîne de télé. Le film était un peu sombre — sans doute tourné par un amateur — et n’avait d’autre intérêt que de montrer une personnalité politique dans une situation embarrassante.
Elle regarda à nouveau l’heure sur l’écran de l’ordinateur. Il était plus que temps d’aller se plonger dans l’ambiance gouailleuse de la rue du Marché-St-Honoré. C’était devenu une sorte de rituel, chaque année, le troisième jeudi du mois de novembre, elle célébrait, en compagnie de quelques amis, l’éternel retour du beaujolais nouveau sur les zincs. Elle se devait d’y goûter, même si — elle le savait d’expérience — l’ingestion de cette boisson aux arômes de banane provoquait sur son organisme des réactions étranges.
Elle réussit finalement à s’arracher à son écran et à quitter son bureau. Son souci majeur était maintenant d’arriver sur les lieux avant que l’assistance n’ait atteint le stade du coma éthylique — ce qui survenait assez tôt. Elle traversa le hall d’entrée d’Euro-Production et plongea dans le froid mordant de la rue de l’Oratoire.
Elle ne pouvait chasser totalement de son esprit les images qu’elle venait de voir. La dernière séquence était intrigante. Qui sait, ça pouvait peut-être mener à quelque chose ?
Elle longeait le bar-tabac de la rue de l’Oratoire quand, brusquement, elle fit demi-tour. Mieux valait garder la cassette avec soi.
En repassant devant Jules, le gardien, elle échangea avec lui un assortiment de regards et de sourires convenus — ni trop engageants, ni trop froids.
– Oublié quelque chose, mademoiselle Monnier ?
– Non… enfin, oui, peut-être… Je réfléchissais… L’homme au képi retourna à son journal en haussant les épaules.
– Ferait bien de se reposer un peu, elle va finir par péter un câble… songea-t-il.
Puis, replongeant sur la page « sports », il se demanda, avec un zeste d’amertume, pourquoi le PSG gardait un entraîneur aussi merdeux.
Estelle enfila quatre à quatre les escaliers de secours — elle tentait de se maintenir en forme en évitant au maximum d’utiliser l’ascenseur.
Les couloirs étaient déserts. Il était à peine 20 heures mais les locaux s’étaient vidés plus rapidement que d’habitude.
Elle entra dans son bureau et tira la cassette d’un tiroir. Elle hésita à la fourrer dans son sac. Elle l’aurait bien regardée une dernière fois... Après tout, elle n’était pas si en retard.
Elle avait déjà transféré le film sur son disque dur mais l’ordinateur était éteint. Elle se tourna vers le magnétoscope. Elle introduisit la cassette et se laissa absorber une fois de plus par les images.
La scène commence par un plan fixe. Une Mercedes se gare devant un passage couvert. Le conducteur descend, fait le tour de la voiture, ouvre la porte à un homme en complet gris. Tous deux se dirigent vers l’entrée du passage — Estelle avait reconnu immédiatement la galerie Vérot-Dodat, située à quelques rues d’Euro- Production, dans le 1er. Le chauffeur marche légèrement en retrait.
La caméra accompagne les deux hommes alors qu’ils entrent dans le premier magasin : un antiquaire. La devanture est vitrée, on ne perd rien de leurs mouvements. D’après l’angle de vue, le cameraman est tout près. Sans doute installé dans le café, de l’autre côté de l’allée.
Le propriétaire accueille les visiteurs. Gras, hilare, il distribue accolades et poignées de main. Les deux autres semblent un peu gênés pas ces démonstrations. Une conversation s’engage. Animée. Le marchand fait de grands gestes, tournant autour d’un immense bureau en acajou. Soudain, il se jette rageusement sur l’un des deux hommes, celui au costume gris — le politicien — et le saisit par le col. Il est repoussé violemment, il tombe en arrière. La caméra le perd. Zoom sur le fond de la boutique. Un rideau s’ouvre, une femme apparaît.Les deux visiteurs tentent de se composer un air serein. La jeune femme regarde quelque chose sur le sol. Elle semble en proie à une vive émotion. Avec une vigueur surprenante, elle chasse les deux hommes du magasin. Fin du film. Tournée d'adieu
– Je me demande bien ce que cela signifie, se demanda Estelle à voix haute.
Qu’était-il advenu de l’homme corpulent ? Il ne réapparaissait pas dans le cadre, après sa chute. Qui était le cameraman et pourquoi avait-il fait ce film ? La réponse à la question qui entraînant probablement la réponse à la question pourquoi. Elle ne l’avait pas rencontré. La cassette était arrivée dans l’après-midi, par courrier recommandé.
« Favreau ! » C’était le nom de l’homme politique, elle s’en souvenait maintenant. Elle se souvenait aussi d’un reportage effectué dans sa circonscription, quelques années auparavant. Dans quelle affaire avait-il trempé déjà ? Ou plutôt, corrigea-t-elle, dans « quelles affaires », le pluriel étant de mise, avec lui.
Quelqu’un semblait souhaiter qu’elle fît quelque chose de ce film. Et même si elle n’aimait pas être manipulée,son sixième sens flairait le «bon coup».
Un regard à sa montre. Cette fois, il fallait partir.


Chapitre 2

Jules aussi venait de regarder sa montre. 20 heures 30. Il avait constaté que c’était l’heure de sa première ronde. Il avait posé son journal en maugréant, s’était levé et dirigé vers l’ascenseur.
Il commencerait par le deuxième étage, celui d’Estelle Monnier. Il en profiterait pour la reluquer un peu. Elle s’habillait toujours de façon si sexy… Et cela lui plaisait beaucoup.
En sortant de l’ascenseur, il remarqua que la porte du bureau de la réalisatrice était ouverte. Il s’approcha doucement et jeta un œil à l’intérieur.
Elle était de dos, face au monitor, elle visionnait un film. Il se tenait dans l’embrasure de la porte, silencieux, regrettant que la jeune femme n’ait pas retiré son manteau — celui-ci masquait ses formes… Faute de mieux, il essaya de s’intéresser aux images.
Il fut surpris de reconnaître le visage de celui qu’il appelait « le type des paris ». Pas le patron du bar, à qui il avait à faire au jour le jour, non. Mais celui qu’il avait aperçu seulement une fois ou deux, et que l’on surnommait « le « Grand Patron ».
Au souvenir de sa lourde dette, il grimaça. Car si Jules jouait beaucoup, il perdait aussi beaucoup. Il faut préciser qu’il avait laissé tomber depuis longtemps les paris autorisés pour ceux, plus lucratifs, qui se pratiquent dans les arrière-salles de certains cafés. En théorie, le rapport était plus intéressant. C’était ce qui l’avait séduit, au départ. Mais en pratique, on pouvait se ruiner encore plus vite, et encore plus efficacement. Le patron du bar tenait scrupuleusement à jour une ardoise, dont le taux d’usure laissait supposer que l’on n’avait pas encore tout écrit sur les turpitudes de l’âme humaine.
Peu à peu, le cerveau de Jules se mit à fonctionner. Pour quelle raison Estelle était-elle restée après la fermeture des bureaux, à regarder un film mettant en scène ce personnage interlope ? Il songea que ledit personnage lui serait peut-être reconnaissant s’il interceptait la cassette. Il songea qu’il avait contracté auprès de lui une sacrée dette. Il songea que le moment était venu de l’effacer.


Chapitre 3

À la page des faits divers, les journaux du matin annonçaient le décès accidentel — chute d’escalier — d’une réalisatrice de la société Euro-Production. D’après l’autopsie, le décès avait eu lieu entre 20 et 21 heures. L’article se terminait sur l’hommage unanime de la profession.
Son café ne passait pas. Non que Mona eût abusé, la veille, des étranges boissons mises en circulation par les vignerons du Beaujolais, mais la « brillante réalisatrice de documentaires », dont la nécro était expédiée en quelques lignes, était précisément l’amie qu’elle avait attendue en vain, rue du Marché-St-Honoré.
Elle composa un numéro sur son portable.
– Clara ?
– Oui, j’ai vu le journal… C’est affreux… Comment te sens-tu ? Tu veux qu’on se voie ?
– J’aimerais bien, oui. Je me sens très lasse, tout d’un coup… Tu réalises que nous étions en train de faire la fête, hier, alors qu’elle était à quelques mètres de là, en train de… Si on était allées la chercher, on aurait peut-être pu…
– Ne pense pas à ça ! Ça ne sert à rien... Tu la connaissais bien ?
– Pas très, mais on s’appréciait. Quand on se voyait… Ce qui était plutôt rare, vu nos emplois du temps. Je la fréquentais surtout professionnellement, on s’intéressait aux mêmes sujets : le fait divers embrouillé aux ramifications pas très nettes.
– J’ai lu un article dans le journal, ce matin… Elle semblait appréciée dans le métier…
– Oui et non. Elle était honnête, rigoureuse, ce qui ne lui valait pas que des amis. J’aurais aimé mieux la connaître, je pense qu’on serait devenues amies, tôt ou tard, mais elle était toujours débordée. On se voyait en coup de vent...
– Une chute d’escalier, hein ?…
– Bizarre, je sais… J’aimerais vraiment qu’on déjeune ensemble tout à l’heure ! C’est bon pour toi ?
– Passe quand tu veux !
– 13 heures, ça te va ? Avant, je vais passer à son bureau, interroger certains de ses collègues. J’essaierai aussi de savoir qui on a mis sur l’enquête.
– Parfait, à tout à l’heure ! Au St-Jean, comme d’habitude ?
Mona rangea son portable. Elle prenait son café chaque matin dans ce bar, en face du port de l’Arsenal, où était amarrée sa péniche. Cette fois, elle oublia de rendre au serveur — dont elle jugeait pourtant la musculature prometteuse — ses sourires engageants. Elle enfila ses gants, attacha son casque, et enfourcha le Vespa rose qui la véhiculait depuis toujours. Sa jupe remonta de quelques centimètres. Le serveur et les deux clients installés en terrasse y furent sensibles. Ils regardèrent pensivement cette paire de cuisses galbées s’engluer dans le trafic matinal du boulevard de la Bastille.
Mona se gara devant les studios de la société de production où avait travaillé Estelle jusqu’à hier. Elle connaissait les lieux pour y être déjà venue plusieurs fois. Dans le hall, un homme, qui était manifestement un policier, interrogeait un employé. Elle salua l’hôtesse d’accueil et se dirigea vers les ascenseurs sans qu’on lui pose de question.
Elle cherchait Bruno Rustico, un technicien, ami d’Estelle. Son bureau était vide. Elle reprit l’ascenseur et descendit au sous-sol, où se trouvaient les salles de mixage. Il y passait le plus clair de son temps.
La porte de la première salle était ouverte. Elle entra. Bruno n’occupait pas sa place habituelle derrière la console. Il se tenait prostré dans un coin. Le cendrier débordait, il n’était pas rasé, et ses yeux étaient gonflés. Elle toussa pour attirer son attention. Il redressa lentement la tête.
– Oh, tu étais là ?… articula-t-il.
– Ça va, Bruno ? Tu tiens le coup ?
Il leva sa grande carcasse et se dirigea vers elle. Elle ouvrit les bras. Comme un enfant, il se logea contre sa poitrine et se mit à pleurer. Quand il se fut calmé, elle lui proposa d’aller prendre un café. Ils se dirigèrent en silence vers le distributeur, au fond du couloir. Elle programma deux express.
– Alors, que s’est-il vraiment passé ? attaqua Mona.
– Elle… elle est tombée. Elle a fait une chute mortelle.
– C’est ce qu’a conclu la police ? J’ai vu un de leurs enquêteurs en arrivant...
– Je ne sais pas. Ils ne nous ont pas fait de confidences. Ils sont venus, ont posé leurs questions, et sont repartis. Simple visite de routine, paraît-il...
– Qui l’a découverte ?
– Le gardien de nuit. C’est lui qui a trouvé le corps…
– Vers quelle heure ?
– 2 heures… Il effectuait sa ronde.
– Il ne s’était pas inquiété de ne pas la voir partir plus tôt ?
– Tu sais, il connaissait Estelle... Ses horaires de travail étaient plutôt élastiques. Il n’était pas rare qu’elle travaille jusqu’au milieu de la nuit. Il ne s’est pas étonné de ne pas la voir redescendre…
– Pourquoi « redescendre » ?…
– Eh bien, parce que, d’après le gardien, elle venait à peine de sortir — après lui avoir souhaité une bonne soirée, comme si elle partait pour de bon —, lorsqu’il l’a vue revenir, et remonter à son bureau.
Mona avala une gorgée de café.
– C’était vers quelle heure, le faux départ ?
– Vers 20 heures, toujours d’après le gardien.
– Oui, c’est l’heure où nous avions rendez-vous… D’après ce que j’ai lu dans les journaux, le décès serait survenu entre 20 et 21 heures. Tu as une idée de la raison pour laquelle elle est revenue ?
– Je l’ignore, mais il n’est pas rare que des gens travaillent la nuit, ici.
– Et il n’est pas rare non plus de les retrouver morts dans l’escalier de service ?…
Bruno la regarda, effaré.
– Pardon, je dis n’importe quoi… Tout ceci a l’air tellement irréel ! On est là à parler tranquillement de la mort d’Estelle… Essayons de continuer. Tu sais sur quoi elle travaillait ?
– Non. Quand je l’ai croisée, en fin d’après-midi, elle m’a parlé d’une cassette vidéo qu’elle venait de recevoir, et qu’elle s’apprêtait à visionner.
– On l’a retrouvée, cette cassette ?… demanda Mona, en devinant la réponse.
Bruno secoua la tête.
– Elle ne l’avait pas sur elle… Et j’ai fouillé son bureau, sans succès.
– Bruno, entre nous, cette histoire de chute…
– Je n’y crois pas une seule seconde, moi non plus !
– On est d’accord. Je crois qu’elle a eu de la visite, hier soir. Tu pourrais nous organiser une rencontre avec le gardien de nuit ? J’aurais deux, trois questions à lui poser.
– O.K. Reviens ce soir.