CHAPITRE 1

L’ATTENTE

Paris, 9ème arr. – 19 décembre 2024 – 3 h 50

La pluie ravage tout sur son passage.

Les dernières ombres nocturnes s’effacent sous le poids

de l’eau. Les caniveaux n’existent plus et les premières

heures de cette nouvelle journée ressemblent étrangement

à celles d’hier. Sombre épilogue d’un monde qui vacille

et qu’un simple souffle suffirait à effondrer.

Le jour ne semble plus exister depuis quelque temps et

les hommes ont appris à faire avec.

« On s’habitue à tout, même au pire. »

Même à cette pluie qui résiste aux heures, aux jours, et

qui nargue le plus endurant de cette espèce qu’on appelle

« humaine ». Elle s’immisce, transperce, ravine, dégueule

son froid, en tue certains, les plus faibles, et donne à la

terre son odeur âcre. La pluie fait maintenant partie de ce

monde, tout comme la nuit succède au jour, qui succède

à la nuit, qui succède au jour.

La pluie est là.

Il faudra faire avec.

L’enseigne lumineuse du bar est la seule lanterne à

l’horizon, comme un phare dans cette nuit trouble.

Tous les refuges nocturnes alentour ont fermé depuis

longtemps, les putes n’arpentent plus les trottoirs, les

poivrots n’ont plus le droit à l’ivresse en dehors de

leur cuisine, et les sex-shops ont été remplacés par des

banques, des magasins de chaussures, des jeunes créateurs

descendus des Abbesses, des agences immobilières ou

des locaux commerciaux.

La faute aux autres il paraît.

L’Attente est donc le dernier bar de nuit de Pigalle, le

dernier bastion à résister à la tempête. La ville endormie

surveille d’un oeil son ultime recoin éveillé, son coeur

faiblard qui continue pourtant à lui donner la vie.

À l’intérieur, un vieil album des Tindersticks tourne alors

que Mark essuie le comptoir et vide l’évier.

Son dernier client, scotché à la table du fond, n’a plus

bougé depuis un quart d’heure avec, entre les mains, ce

qui ressemble à une lettre.

Son visage ne lui est pas inconnu, mais il ne saurait dire

d’où lui vient ce sentiment. Peut-être un habitué des

heures tardives, un renégat du bien-pensant collectif

instauré aux forceps par la caste au pouvoir. Mark ne

sait plus. Et peu importe au fond.

Comme il n’est pas d’humeur à lui demander de régler,

il remet « Walking », sa chanson préférée. Et son esprit

s’évade, loin de cette nuit, loin de cette pluie, de ce

noctambule qui ne veut pas rentrer chez lui et qui semble

traîner le poids des ans comme on traîne un fardeau

trop lourd. Mark connaît bien ces hommes : un peu de

chaleur, d’alcool, de mots et de temps, et les voilà remis

en selle.

Jusqu’au lendemain soir.

Alors il attendra.

Il ne sait pas pourquoi, mais ce soir, il veut prendre soin

de son dernier client.

Mark monte un peu le volume et ferme les yeux.

« Wake up, it’s all right

I don’t need to know where you’ve been

Went for a walk, out of my sight »

Ian finit son verre et sent la brûlure raviver ce qui lui

reste de vie. Ses mains tremblent en sortant la dernière

cigarette du paquet. Encore quelques secondes. Et puis

après on verra bien.

L’horloge indique 4 heures.

La fumée emplit l’espace et le corps de Ian.

Il pose ses lunettes sur la table, à côté de la lettre et du

verre vide, puis se frotte les yeux. Mark ouvre les siens.

Leurs regards se croisent.

Mark se dit que l’homme à l’air fatigué. Ian se dit la

même chose.

Mark a besoin d’un peu sommeil. Ian de répit.

Sans un mot, il se dirige vers l’arrière-salle et s’engouffre

dans les toilettes. Mark remet « Walking » et décide de

s’offrir lui aussi un verre de Jack. La vie est courte.

Mais la nuit est longue.

Et en quelques secondes, la chaleur perdue revient.

Les talons de Ian claquent au rythme de la chanson, alors

qu’il ressort des toilettes et se dirige vers sa table. Les

cheveux en arrière, collés par la sueur et l’eau, le regard

vitreux mais le corps droit, les pupilles aussi grosses

que des pièces de 5 centimes, et ce qui ressemble à un

élastique qui dépasse de la poche de sa veste noire, il

rechausse les Wayfarer et jette un oeil à l’horloge. 4 h

12.

Il allume sa cigarette. Une goutte d’eau glisse de ses

cheveux et vient heurter la table.

Alors qu’il plie la lettre et la range dans sa poche intérieure,

Ian regarde Mark, et dans un souffle à l’accent

british lui glisse :

– Remets-m’en-un, s’il te plaît. Après, je te fous la

paix.

Mark s’exécute. La voix grave et usée par le whisky

sonne comme une évidence, un fait.

Ian avale le verre cul sec, écrase la cigarette, laisse un

billet sur la table, et quitte l’antre comme un fantôme.

« Et si c’était ça, l’enfer ? » se dit-il à lui-même en s’enfonçant

dans la nuit.

Un endroit noir et froid, humide et vide de toute âme. Une

prison sans mur dont on ne s’échappe pas. Un labyrinthe

à l’échelle du monde. Un dédale qu’on se construit jour

après jour, pour ne pas s’user à l’autre.

Il traverse l’avenue Trudaine, descend la rue Rochechouart

et pénètre impasse Briare.

Les réverbères semblent pleurer des larmes de pluie et

Ian, à cet instant, ne se sent plus seul. Il lève la tête et

les gouttes claquent sur ses lunettes, martèlent sa peau

transparente.

Immobile. Il se sent vivant.

Son ombre sur le pavé n’attend que lui pour rentrer se

mettre au sec.

Mais à ses côtés, une forme noire grandit et finit par

l’engloutir, à mesure que des claquements de pas se

mettent à résonner dans l’impasse.

Ian se retourne dans un souffle. Sa respiration s’accélère,

et il lui semble qu’à ce moment précis, son coeur en a

oublié un battement.

Dans le contre-jour d’un lampadaire, une silhouette se

tient à quelques mètres de lui. Ian ne bouge plus d’une

once.

Il regarde l’individu fixement, patiemment, calmement.

La silhouette plonge sa main vers l’intérieur de son

pardessus, et en ressort un Smith & Wesson M60.

Ian regarde encore et encore l’autre dans les yeux, impassible

sous la pluie battante.

Il sourit.

Il est 4 h 36 quand le coup part.