Elvis sur Seine - Extraits
Chapitre 1
– Si, elle l’a fait.
– C’est pas vrai.
– Elle l’a fait, je te dis.
– C’est pas vrai, elle m’aurait dit.
– Bon, ben me crois pas.
Samedi 6 juin. 21h53. Champ de Mars.
Kevin, Fabio et Rémy tirent sur leurs cigarettes.
Julie tourne la tête vers Kevin, le plus nerveux des
trois. S’il ment, elle le verra tout de suite. Kevin a l’air
doux. Sa maman fait catéchisme le mardi. Pourquoi il
traîne avec ces deux relous ?
Julie lui demande :
– Elle l’a fait, tu l’as vue ?
– Attends, c’est pas un voyeur, dit-il en montrant
Kevin. D’où je l’emmène dans ma chambre avec
Agathe ?
– Dans ton pieu, hé, ricane Fabio.
Dans son pieu ? Julie reste bouche bée. Agathe couche
pas à 13 ans, quand même ? Elle couche pas avec Rémy ?
Julie se demande si elle a bien fait de changer d’école.
Si ses parents ne se sont pas trompés de beau quartier.
Le 7ème ressemble de plus en plus à une jungle où on
dépucèle avant l’heure.
– On se le fait, ce Quick ? lâche Fabio comme si Julie
n’existait plus.
Les trois p’tits mecs échangent des regards. Julie
flaire le complot. Dire qu’elle se voyait, il y a une heure,
prendre la main de Fabio !
Elle se lève et s’écarte du banc.
– Je viens pas, moi. Faut que je rentre.
– Attends, t’es nulle. On devait passer la soirée.
– Je te vois lundi, Fabio.
« À distance raisonnable », complète Julie en pensée.
– Bon, ben à plus, dit Rémy.
Il s’éloigne avec Kevin. Si rapidement qu’on dirait
qu’ils ont répété la scène. Que c’était prévu d’avance
pour que Julie se retrouve seule avec Fabio.
La nuit augmente.
– Tu t’en vas vraiment ? dit Fabio d’un ton pathétique.
Pas celui qu’il aurait pris devant ses potes.
– Ouais, répond Julie. (Puis, après un temps :)
Mes parents, y me laissent pas traîner comme les vôtres.
Elle se sent tout de suite conne de cette précision. Déjà
qu’ils la trouvent coincée. L’autre sourit, de quoi lui ôter
son air louche. Il est mignon, quand même, se dit Julie.
– Viens, lance Fabio en tapotant le banc.
Elle jette un coup d’oeil alentour. Julie Talland n’est
pas pour rien la rejetonne du chef de cabinet du ministre
de l’Intérieur. Évaluant à 3,5 (sur une échelle de 10)
la dangerosité d’une racaille du 7ème inscrite dans son
collège catho, elle revient près du banc.
À cent mètres autour, elle ne voit personne. La façade
de l’École militaire a quelque chose d’austère et d’obsolète,
un peu comme son papy avant qu’il ne se suicide
au gaz dans leur maison de campagne parce qu’il n’a
pas été nommé maréchal de France. Ici, ce n’est pas
l’endroit le plus fréquenté du Champ de Mars. C’est
même le plus sombre.
À peine si elle distingue, là-bas, au pied du Mur pour
la Paix, un badaud qui a tout du touriste asiatique ayant
raté son car. Pas lui qui viendrait la sauver, si Fabio se
prenait soudain pour Hannibal Lecter.
− J’ai pas faim, dit Fabio. T’as la dalle, toi ?
− Non, dit la jeune fille.
Elle se rassied. Dans la nuit de juin, pas un souffle.
Elle entend les Converse de Fabio racler le gravier.
Le blanc de ses yeux luit dans l’obscurité que c’en est
dérangeant.
− Tu sais, marmonne-t-il, si on attend trois minutes,
la tour Eiffel va briller de tous ses feux.
« Briller de tous… » Julie fronce les sourcils. Quand
les mecs font des phrases, méfiance. Fabio passe à 5,5
sur l’échelle de dangerosité.
– On n’a qu’à aller voir, propose-t-elle. On se met
en bas.
Invite à bouger destinée à la tirer des griffes de ce
pervers.
– En bas de la tour…, dit Fabio mystérieusement.
Il ne bouge pas d’un pouce.
Elle se redresse. Derrière les vitres du Mur pour la
Paix, le badaud n’est plus seul. Une silhouette s’est
approchée de lui.
Julie repense à Agathe. D’une voix flûtée, elle s’enquiert :
– Elle a vraiment couché avec Rémy, Agathe ?
– Ouais, et pas qu’une fois.
Il expédie son mégot.
– Ah bon ? fait Julie.
Trop d’excitation dans sa voix. Elle se rassoit sur le
banc, tout ouïe.
– Moi aussi, j’ai couché, dit Fabio en haussant les
épaules.
– Avec qui ? demande Julie qui pense à Solen, la pute
du lycée.
Celle qui a les meilleures notes en catéchisme.
Fabio hésite, puis :
– Vahina.
– Tu déconnes ?
– Nan, j’te jure.
– Tu as couché avec la pionne ?
– Ben ouais.
– Mais t’as pas le droit… Enfin, elle… T’es pas majeur.
– Elle non plus.
– Ah bon ?
− Elle triche sur son âge. Pour pouvoir être pionne.
Julie se tait. Ça fait beaucoup de secrets lâchés en
vingt secondes. Et la tour Eiffel ne s’est même pas mise
à briller. Qu’est-ce qu’il va lui sortir, encore ?
D’instinct, elle lève les yeux vers le Mur.
− Qu’est-ce qu’il y a ? dit Fabio.
− J’ai cru entendre…
N’y a-t-il pas, là-bas, une bagarre ? Derrière la vitre
où le mot « paix » se décline en cinquante langues, elle
voit un bras qui s’agite.
− Eh, fait Julie. On dirait…
Fabio saisit son menton et plaque ses lèvres sur les
siennes. Une limace épileptique se faufile dans sa
bouche. Julie veut repousser l’assaut, bascule. Elle ne
peut pas crier tant qu’un muscle visqueux s’agite entre
ses lèvres. Ses semelles quittent le sol.
Ses paupières, fermées par réflexe, se rouvrent quand
elle percute le gravier. Sa chute l’a libérée de l’emprise
de l’autre. Mais il agrippe la manche de sa veste en jean.
Julie ne reconnaît pas sa voix, métallique, distordue,
qui hurle à Fabio :
− Mais t’es vraiment très con, toi !
Sur sa face écarlate, plus de rage que de larmes. De
quoi scotcher l’imbécile, qui tente :
− Stresse pas, j’t’ai rien fait quoi, le délire mental.
Il reçoit une volée de gravier. Les yeux de Fabio
piquent, à son tour de morfler.
− Trop con, putain ! crie Julie.
Elle décoche deux autres fusées de gravillons. Elle se
relève et, sans réfléchir, se précipite vers le Mur. Comme
si le danger n’était pas là derrière, comme si Fabio était
le seul péril de l’endroit.
− Vas-y, Ju’. Fais pas ta kéblo.
Il la suit à petites foulées, cherchant une phrase
d’excuse. Mais il sent bien que c’est mal barré, que ça
va être le Quick la queue entre les jambes.
Julie slalome entre les piliers. Quand elle atteint la
première marche elle voudrait s’arrêter, mais son élan
siennes. Une limace épileptique se faufile dans sa
bouche. Julie veut repousser l’assaut, bascule. Elle ne
peut pas crier tant qu’un muscle visqueux s’agite entre
ses lèvres. Ses semelles quittent le sol.
Ses paupières, fermées par réflexe, se rouvrent quand
elle percute le gravier. Sa chute l’a libérée de l’emprise
de l’autre. Mais il agrippe la manche de sa veste en jean.
Julie ne reconnaît pas sa voix, métallique, distordue,
qui hurle à Fabio :
− Mais t’es vraiment très con, toi !
Sur sa face écarlate, plus de rage que de larmes. De
quoi scotcher l’imbécile, qui tente :
− Stresse pas, j’t’ai rien fait quoi, le délire mental.
Il reçoit une volée de gravier. Les yeux de Fabio
piquent, à son tour de morfler.
− Trop con, putain ! crie Julie.
Elle décoche deux autres fusées de gravillons. Elle se
relève et, sans réfléchir, se précipite vers le Mur. Comme
si le danger n’était pas là derrière, comme si Fabio était
le seul péril de l’endroit.
− Vas-y, Ju’. Fais pas ta kéblo.
Il la suit à petites foulées, cherchant une phrase
d’excuse. Mais il sent bien que c’est mal barré, que ça
va être le Quick la queue entre les jambes.
Julie slalome entre les piliers. Quand elle atteint la
première marche elle voudrait s’arrêter, mais son élan



































