Paris la nuit - Extraits
Chapitre 1
Il se met à pleuvoir, de plus en plus violemment. Je m’arrête
sous un porche, à deux pas de l’immeuble où j’ai grandi,
non pas pour m’abriter, mais pour retrouver mon souffle ainsi
que mes esprits. La sueur, mêlée à l’eau, ruisselle sur mon visage
creusé par la peur, si omniprésente qu’elle redessine mes traits en
un rictus absurde, un masque qui semble fixé par deux épines
enracinées dans ma nuque et dont les pointes me chatouillent
la gorge. Je dois me calmer, faire le vide dans ma tête, mais je
sais d’avance que je n’y arriverai pas. J’ai les tempes serrées dans
un étau, tout mon corps est tremblant, je ne contrôle plus mes
jambes et je sens les spasmes arriver, comme après une crise de
manque. La biture sèche, alors que je n’ai pas bu une goutte
d’alcool… Je m’arrête sous un porche et m’appuie contre une
porte d’immeuble. J’ai l’impression que ce morceau de bois
soutient mon être entier et qu’il cède centimètre par centimètre
sous mon poids.
Mes yeux se gonflent de larmes et, avant même que je
ne puisse les chasser d’un revers de la main, elles se mettent
à couler, brûlantes, sur mon visage. Je ne sais pas pourquoi je
pleure et ça me fait peur. Je lève les yeux et vois les lumières du
métro aérien. Paris la nuit, une épiphanie permanente qui vous
laisse la tête toute retournée et le coeur asséché. Je suis épuisé,
entre sommeil et éveil, mais jamais mon corps ne lâche. Je garde
seulement un goût de cordite dans la bouche. Je me suis forgé
ma propre succube, elle vient chaque nuit me dévorer l’âme et
je reste là, à la regarder faire.
Je m’efforce de réfléchir, de trouver une solution pour
régler cette foutue histoire. Tout se bouscule dans ma tête, la
lassitude et la tristesse sont remplacées par la rage et la peur,
qui, s’associent par bribes embrouillées et insaisissables. Mais
cette confusion se dissipe subitement et je sens mon esprit se
muer en furie, si vertigineuse qu’elle absorbe mon malaise,
conditionnant mon être tout entier, forgeant ma conscience
en une insatiable volonté de néant. J’attends de retrouver mon
sang-froid pour me remettre en route, m’assurant d’un rapide
coup d’oeil que personne ne me suit.
Je tombe rapidement sur ce boulevard que je connais
trop bien et me rappelle que tout a démarré ici à peine quelques
semaines auparavant. Je réalise, comme si cette pensée devenait
une ultime révélation, que ma vie est ici et que, malgré sa violence
et sa médiocrité, j’y suis attaché.
Tout commence un vendredi soir. Je fume un joint, allongé
sur mon lit, tandis que mon père regarde la télé dans le salon,
volume à fond. Je tire une taffe, que je garde longtemps pour
mes poumons. Lorsque je recrache la fumée, la télé n’émet plus
de son. J’entends mon père se lever et aller ouvrir la porte, des
voix résonner dans l’appartement. Je n’attends pourtant personne
et je sais que lui non plus. Un « Police » retentit dans le
couloir qui mène à ma chambre. Je souris. Goran frappe une
fois à ma porte avant d’entrer.
J’ai rencontré Goran au collège. Les conneries à deux,
les bagarres côte à côte et les claques des adultes ont soudé
notre amitié. On a commencé à voler tôt, d’abord pour nous,
puis pour les autres. Avec le peu d’argent amassé, on s’est mis
à acheter de l’herbe et à la revendre, puis un peu de coke et
d’héro, selon les moments.
J’ai l’impression que nos vies ne forment en réalité qu’une
seule expérience. Les magazines de cul, les gardes à vue, les premiers
rails de came et l’acidité dans la gorge qui en découle…
rien de ce que je vis ne lui est étranger. Nous n’avons pas besoin
de nous expliquer, on ressent les choses ou on ne les ressent pas,
c’est la seule distinction pour nous.
De mes amis Goran n’est pas celui que je connais depuis
le plus longtemps mais c’est avec lui que j’ai tissé les liens les
plus forts. Il a perdu son père; moi, j’ai perdu ma mère. Je ne
me souviens pas d’en avoir déjà parlé avec lui mais cela a dû
jouer dans notre relation. On a arrêté l’école depuis longtemps.
On ne fait rien de nos vies, on les regarde couler, et cela ne
nous gêne pas.
− Bah alors, tu déprimes ? lance-t-il, sans me regarder.
− Putain mec, je suis épuisé, j’ai pas envie de sortir. En
plus je dois retrouver Julia en fin de soirée.
− Allez, on fait juste un tour.
− Non.
− Et si je te paye un petit remontant ?
Il sourit, ses yeux dans les miens. Tenir le pavé ne me
tente vraiment pas… pas ce soir. Mais Goran dégage un sachet
de coke de sa chaussette et on tape chacun une pointe sur mon
bureau. Je m’étire, passe mon index sur le bureau avant de me
frotter énergiquement les gencives avec.
Au moment de sortir je salue mon père. Mais la télévision
hurle et il ne m’entend pas.
Je claque la porte et nous dévalons les marches de l’escalier
quatre à quatre. La soirée est morte, le boulevard s’étend
à perte de vue, désert, juste les lumières éclairent les quelques
racoleuses et les fourgues en train de faire l’article, cherchant
un pigeon ou un mec assez bourré pour leurs arnaques bidons.
− Alors, tu cherches toujours du taf ? me demande Goran.
− Nan, ça me gonfle. Tu sais, en m’arrangeant, à droite
à gauche, j’arrive à pas être en chien. Je veux pas devenir un
ponte, j’ai pas les épaules pour, mais je suis assez malin pour
me lever à l’heure que je veux chaque matin.
− C’est ce que je t’ai toujours dit. De toute façon, t’en
fais pas, si ça rate, t’auras toute ta vie pour faire l’épicier.
Goran se met à rire.
− Va te faire foutre, connard.
Nous décidons de marcher vers Pigalle et ses lumières
crues. Pigalle la nuit me donne toujours l’effet d’un zoo. Les
touristes viennent y admirer sa faune nocturne, et observent,
d’une manière presque scientifique, la vie des putes, de leur
souteneurs et des dealers de coke qui traînent devant les boîtes
bondées et vendent de la came trop coupée au talc.
On commence la tournée des rades. Malheureusement,
la coke dans les moments calmes vous laisse tellement désoeuvré
qu’aucun verre d’alcool ne peut adoucir cette sensation.
Bientôt chacun de mes muscles, sous l’effet de petites
piqûres répétées, bourdonne et leur vrombissement rythme la
crainte qui m’a envahi de voir mon corps s’éveiller complètement
et mon esprit s’emballer. Un état après lequel la coke peut
rendre étrangement serein.
Ce n’est qu’au bout du cinquième verre que j’en arrive
à être un peu éméché. Je veux rentrer mais Goran propose de
nous payer un dernier coup dans le IXème arrondissement.
On s’introduit dans le premier bar ouvert de la rue des
Martyrs. Goran commande deux whiskys au comptoir et nous
nous installons, avec nos verres, dans un box du fond de la salle,
sur des banquettes dont le cuir, autrefois rouge, a été poli par
l’usure. Depuis dix minutes, nous ne parlons plus, chacun muré
dans son mutisme, prisonnier d’une absence, celle ou l’on prend
le temps de se regarder exister.
Goran brise le silence.
− Qu’est-ce qu’un mec pense, le jour où il devient fou ?
Enfin, quand il dépasse le point de non retour. Tu vois, qu’est-ce
qu’il se dit, le matin où il se lève, et qu’il sent qu’il a basculé ?
Peu importe la manière mais il le sent, il sait qu’il est désormais
un marginal, un putain de sociopathe et il sait qu’il ne peut
plus faire machine arrière.
Je n’ai pas le temps de réfléchir à une éventuelle réponse
qu’il s’est déjà levé, brusquement. Je ne dis rien. Il va sûrement
commander deux bières au zinc. Je consulte ma montre, sans
réellement tenter de lire l’heure, avant de fermer les yeux, un
instant.
Ce sont les voix, venant de l’entrée, qui me sortent de
ma torpeur. Je me penche du côté de l’allée pour voir ce qui
se passe. Le barman vient de surgir de derrière son comptoir
pour s’interposer entre Goran et deux types, blousons en cuir,
visages émaciés, creusés par l’alcool et la came. Le ton monte,
les paroles deviennent menaçantes, agressives : « Qu’est-ce qui
t’arrive, enculé ?… Viens, on va régler ça dehors. »
J’enfile mon manteau et me précipite vers le devant de
la salle, là où a lieu l’embrouille. Ils ne se méfient pas de moi.
Je donne la première droite. J’ai visé le menton, mais je sens
mon poing heurter les dents du mec. Il vacille avant de rebondir
contre le comptoir dans un bruit d’enfer, puis de cogner le sol
avec la tête après que je lui ai assené un violent coup de pied
au visage.
Goran, de son côté, a sauté sur le second, qui est tombé
à la renverse, le nez cassé, conséquence du violent coup de tête
qu’il a reçu. L’un est évanoui, l’autre, à terre, se protège le visage
de ses deux mains, implorant qu’on arrête de le frapper. Je me
retourne vers mon ami, pour voir s’il n’a rien. Ses yeux sont
humides, la commissure de ses lèvres est blanche, son visage est
encore bouillonnant, rougi par l’afflux de sang et l’adrénaline.
− Il faut qu’on se tire, je lui balance.
À peine sur le trottoir, une voiture pile devant nous,
gyrophare hurlant. Quatre condés en descendent rapidement.
Goran se met à courir, avant même qu’ils nous disent de ne pas
bouger. Je refuse de le suivre, il n’y a aucune chance de les semer
et je n’ai pas envie de servir d’exutoire. Je sais pertinemment que
les flics font payer la moindre parcelle de souffle qu’ils dépensent
pour vous rattraper. Ca ne me tente pas trop de passer la nuit
en cellule avec la gueule en sang.
− Contre le mur, connard…
La fouille commence. Je gémis, le souffle court, quand
cet enfoiré en civil me palpe violemment les couilles. Mais je
ferme ma gueule, ça lui ferait trop plaisir que je l’ouvre.
Deux autres policiers ont rattrapé Goran et l’ont menotté.
Ils le font asseoir par terre.
− Bouge pas, lui ordonne l’un d’eux.
− Comment tu veux que je me tire avec des pinces, fils
de…?
D’une semelle dans les côtes, il l’empêche de finir sa
phrase et le réduit au silence. Les autres policiers s’y mettent
aussi et le martèlent de coups. Celui qui me surveille, semblant
envier le processus de démolition entrepris par ses collègues,
détourne un instant son attention de moi. J’en profite pour le
bousculer d’un coup de pied, sans réfléchir, juste parce que je ne
peux pas les laisser dérouiller Goran. Mais les flics se retournent
immédiatement vers moi. Peu de temps après, mes jambes sont
fauchées et ma tête heurte le sol.
Dans la voiture, ils m’étalent au pied de la banquette
arrière, par terre. Ils n’ont pas pris la peine d’appeler un fourgon,
notre transport jusqu’au poste aurait été bien trop agréable. Ils
se sont contentés de demander une deuxième voiture, afin de
nous séparer, Goran et moi. Celui que j’ai frappé plaque ma tête
contre le sol avec ses semelles de Rangers. Il a serré les menottes
jusqu’à couper ma circulation sanguine. Mes poignets me font
mal, tout mon corps est engourdi, recroquevillé sur la largeur
du véhicule. Mon arcade est ouverte, le sang s’en échappe et
coule sur mes yeux.
Arrivé au poste, on me retire les menottes. Là, je fais la
queue jusqu’à un bureau, frottant mes poignets violacés, encore
endoloris. Poches vidées, ceinture enlevée, chaussures délacées,
je rentre dans le couloir des cellules. L’odeur est acre, le sang,
la sueur, l’urine se mélangent à l’eau de Javel, dont sont arrosés
sommairement les sols et murs de chaque prison. Cette atmosphère
suffocante est reconnaissable d’entre mille. Toutes les pièces
réservées aux gardes à vue sont les mêmes. Le surveillant me
dirige vers l’une d’entre elles. La seule question que je me pose
est de savoir avec qui ils vont m’enfermer. La dernière fois, un
connard de détraqué m’avait empêché de dormir. Il avait passé
toute la nuit à frapper sur les barreaux.
Certes il s'arrêtait à chacun de mes cris, mais il recommençait
son vacarme au bout de queques secondes.
Je franchis la grille. La porte claque, bruit de l’acier rencontrant
l’acier. Goran est déjà là, assis, contre le mur. Il me
jette un coup d’oeil distrait avant de sourire.
− Je crois que ces enculés te doivent un nettoyage à sec.
Je baisse les yeux et réalise que mes habits sont tachés de
sang. Le mois dernier, j’avais passé dix heures en garde-à-vue,
avec les narines en sang, avant d’être libéré le matin et de me
rendre directement à un rendez-vous pour du travail, avec un
oeil poché et un nez qui avait doublé de volume. Je revois encore
les yeux horrifiés de la secrétaire quand elle m’avait accueilli
dans son bureau.
À part nous deux, il n’y a qu’un détenu dans la cellule, un
gamin recroquevillé dans un coin de la pièce, qui s’efforce de ne
pas croiser nos regards. Je vais m’asseoir à côté de Goran, ramassant
au passage la couverture graisseuse, effilochée et déchirée
qui traîne par terre, abandonnée et que personne n’ose toucher,
par dégoût des mains impures entre lesquelles elle est passée,
et qui l’ont souillée.
Le visiteur inopportun de ces murs, celui qui ne voit
que les flics et les prisons à la télé, qui pense que tout ça n’est
pas pour lui et qui se retrouve, après une soirée trop arrosée,
ou une mésaventure quelconque, un soir, au poste, au milieu
de tous, ne touche pas cette couverture, qui n’en est même
plus une, et ce même s’il a froid. Car s’il la touche, il accepte
ce confort médiocre. Alors il devient comme tous ceux qui
l’entourent, ceux pour lesquels les cages ont été inventées, ceux
qui ne peuvent pas vivre en société… et c’est pour ça que, dès
que le surveillant ferme la porte derrière lui, et qu’il se trouve
enfermé, il a envie de crier, crier qu’il n’est pas fou, que c’est
sûrement un malentendu, que c’est même une injustice. Et
pourtant il reste condamné, ne serait-ce que pour une nuit, à
subir cette orthopédie sociale qui consiste à enfermer un homme
ayant commis une faute. Mais il ne pourra jamais supporter
cette pensée, celle d’être assimilé, pour une nuit, aux gens qui
peuplent les cellules.
Je m’endors sur le sol humide.
Le froid me réveille quelques heures plus tard. Le gamin
m’a volé ma couverture. Je me lève, enchaîne quelques pas vers
lui, sans qu’il me voie.
− Hé, qu’est-ce que t’as sur les jambes là ?
Il fronce les yeux et regarde devant lui, s’efforçant de fixer
un point de l’espace, dans l’espoir de ne pas croiser mes yeux.
− Putain, réponds sale petit con.
Il tremble, les yeux à demi-clos, les mâchoires serrées,
pour ne pas se laisser gagner par les sanglots. C’est la première
fois qu’il finit la soirée au poste, c’est écrit sur sa gueule. Cela
me ramène quelques années auparavant… le fourgon, attaché à
l’arrière, à côté des plus grands, les habitués, qui me balancent
des coups d’épaules virils pour que j’arrête de pleurer.
− Pourquoi est-ce que t’es là ? je l’interroge, pris d’une
soudaine compassion.
Sa bouche s’ouvre mais aucun son n’en sort. Il sait que
s’il parle les larmes couleront et ça, il ne le veut pas.
− Bon bah, la prochaine fois tâche de pas te faire choper.
Je lui laisse la couverture, je ne veux pas le secouer plus
qu’il ne l’est déjà.
On nous laisse sortir vers midi. Je sais que le propriétaire
du bar ne portera pas plainte. Je récupère mes affaires le premier
et attends Goran, assis sur les marches, devant la porte,
en suivant le manège des flics qui entrent et sortent façon « je
t’emmerde, connard ».
Goran finit par surgir et, sans même me jeter un regard,
il traverse la rue. Je le regarde faire, intrigué, avant de lui crier :
− Goran, qu’est-ce que tu fous… putain ?
− Viens, on va à Belleville voir les copains, il me répond.
C’est le jour du marché. La rue hurle, saturée par les étals,
au milieu desquels se faufilent les gamins pour voler des fruits,
et qui, une fois le larcin accompli, se mettent à courir, essuyant
les réprimandes des vieux qu’ils bousculent sur leur passage.
On pénètre dans le premier troquet aperçu. Il est bondé.
Autour du comptoir, des visages, tous rivés à l’écran de télévision
qui projette une course de chevaux. Je file aux toilettes où je
fais couler de l’eau froide dans le lavabo avant de m’en asperger
énergiquement le visage. En relevant machinalement la tête,
je rencontre mon reflet, quelque peu trouble dans la saleté du
miroir. J’essaye d’effacer toute trace de sang de mon visage.
Mon arcade n’est plus qu’une strie violacée qui me recouvre
grossièrement l’oeil. Mon poing a gonflé et est marqué de petites
coupures régulières, traces des dents du mec que j’ai cogné.
Je regagne le bar, plus frais et dispo qu’auparavant. Goran
a réussi à trouver une place, et, d’un signe de main, il m’invite à
le rejoindre. Je m’assois en face de lui, le remercie de me payer
un café. Il avale le sien très vite. Après quoi, il quitte le bar à la
recherche d’une cabine téléphonique sur le boulevard.
Je reste à la table, à observer les personnes faire la queue
jusqu’au guichet, parier sur les chevaux, échangeant les billets
froissés, extraits de leurs poches, contre un reçu. Il n’y a pratiquement
que des étrangers. Les visages sont détendus, presque
souriants, et derrière ces fronts lissés par cette insouciance passagère
se devinent les mêmes espoirs : gagner un tas de fric et se
faire la malle… tout flamber… plaquer sa femme, la laisser avec
les gosses et se tirer de cette merde. Mais quand ils croisent mon
regard, ils se renfrognent soudainement, s’en voulant de s’être
emportés de cette manière, d’avoir laissé paraître cette naïve
allégresse. À ce moment-là, ils se rendent compte que ce bout
de papier qu’ils viennent d’acheter n’aura pour conséquence
que de les frustrer un peu plus.
Mais la course va démarrer et il est trop tard pour raisonner.
Déjà ils s’agglutinent tous autour de la télé. Ils parlent entre eux,
s’interpellent bruyamment. Ils se lèvent parfois, explosant de
joie ou de dépit, obnubilés par les chevaux qui courent à l’écran.
Et puis c’est la fin. Tous se rassoient et oublient le ticket
qu’ils gardaient si précieusement il y a quelques minutes. Les
yeux dans le vague, ils pensent à tout ce qu’ils ont sacrifié pour
être ici et essayent de se souvenir de ce qui les a poussés à tout
abandonner, à fuir leur pays. Ils passent leur temps à maudire
la France, qui avait promis sans jamais offrir facilement, qui
n’était pas comme là-bas. Je reconnais mon père dans tous ces
gens, débordant de mélancolie et de nostalgie, pas foutus de
parler français. Ils restent là, toute la journée au café à ressasser
leurs douces désillusions, à se raconter des conneries, à cajoler
leur malheur comme on caresse la tête d’un enfant malade.
Je les méprise parce qu’ils sont stupides, ils ne comprennent
pas qu’ils ne gagneront jamais à la loterie, parce que jamais
personne ne gagne.
Goran entre avec les autres. Ils commencent à rire lorsqu’ils
voient ma gueule.
− C’est de la faute de l’autre connard, pour une fois que
j’étais tranquille, on se fait embarquer à cause de lui, et en plus
il essaye de se tirer, et je prends un putain de mauvais coup à
sa place, je me justifie, l’air aigri.
− C’est vrai qu’ils t’ont pas loupé les enfoirés, enchaîne
Trésor.
− Change de sujet, tu vois bien qu’il est susceptible, dit
Goran en souriant.
− Mais putain, ça me fait pas rire, je devais retrouver
Julia et je me retrouve au poste. Qu’est-ce que t’avais besoin
de t’embrouiller avec les deux mecs ?
− Je crois que t’es plutôt mal placé pour me donner des
leçons.
− Mets-toi à ma place, merde. Je t’avais dis que je rentrais
pas trop tard, qu’elle m’attendait…et toi t’en as rien eu à
foutre. T’as fait le con, et qu’est-ce que j’ai gagné en échange,
un putain d’oeil poché et une nuit derrière une grille.
Le ton commence à monter.
− Vous êtes en train de vous donner en spectacle, on dirait
deux branleurs de treize piges, nous coupe Nathan, resté debout.
Son visage ne trahit aucune expression. Il ne travaille pas
sa froideur pour avoir l’air d’un dur, il a simplement désappris
cette gestuelle que tout homme acquiert enfant. Même quand
il rit, ses yeux ne suivent pas. J’ai toujours trouvé ça effrayant.
− Au fait tu devais pas aller voir ton frère hier ? je lui
demande.
Il acquiesce.
− Il va bien ou quoi ? je poursuis.
− Ouais ça va, il survit, crache-t-il d’un ton sec signifiant
son souhait de ne pas approfondir le sujet.
− Ça fait combien de temps qu’il y est ? lance Goran
− Deux ans… plus que quatre à tirer, dit Nathan, les mots
s’écoulant de sa bouche comme des billes de plomb.
− Bah, dans deux ans il pourra demander la condi, déclare
Trésor en lui jetant un coup d’oeil.
Nathan ne répond pas.
Nous quittons tous les quatre le café. Le temps tourne à
l’orage. Rien de prévu pour le reste de la journée. Je suis crevé,
je veux me laver et dormir un peu. Je les salue, ils n’essayent pas
de me retenir. Je serre la main de Goran, en lui disant :
− T’as une ardoise chez moi, enculé.
− Ne t’inquiète pas, je la paierai, s’engage-t-il, le sourire
aux lèvres.
Je prends la route de chez moi. J’ai à peine fait vingt
mètres qu’une voix retentit derrière moi :
− Abraham, attends-moi !
Je déteste mon prénom. Entendre résonner toutes ses
syllabes est pour moi un supplice. Abraham, un nom de prophète,
donné à un type sans diplôme, qui préfère vendre de la
drogue plutôt que de se trouver un boulot. Je me retourne, je
vois mon père, les bras chargés de courses.
− Abraham, tu as oublié ta promesse. Tu m’avais dit que
tu irais faire le marché ce matin.
− Je sais Papa, mais j’ai eu un empêchement.
Il fixe mon visage meurtri pendant quelques secondes
avant de maugréer quelques mots inintelligibles en arabe. Je
le débarrasse de ses paquets et nous avançons ensemble, côte à
côte, sans échanger un mot.
Arrivés en bas de chez nous, je grimpe les marches de
l’escalier quatre à quatre, laissant mon père derrière moi. J’ouvre
la porte du petit appartement que nous occupons tous les deux,
pose les courses sur la table de la cuisine et rejoins ma chambre.
Là, allongé sur le matelas, je contemple le plafond, lézardé par
l’humidité, pendant quelques secondes, avant de fermer les
yeux et de m’endormir bientôt.
Je me réveille en fin d’après-midi, ma tête bourdonne,
mon oeil recommence à me lancer. J’ai besoin de prendre l’air.
J’annonce à mon père que je vais sortir et que je ne rentrerai
pas ce soir. Il acquiesce en gardant les yeux fixés sur la télé.



































