Chapitre 1 

10 juillet 2026. Un jour historique au Nid d’Oiseau de Pékin. Ce stade, inauguré lors des Jeux olympiques de 2008, accueille cet après-midi la finale de la Coupe du monde de football. Sur les cinq continents, des millions de personnes se pressent devant leur poste de télévision. Des écrans géants ont été dressés un peu partout dans le monde pour que le match puisse être suivi dans la liesse collective. Le stade est plein à craquer, malgré l’absence de la Chine vaincue en quart de finale. Pour la première fois, un pays africain, le Sénégal, est qualifié pour la finale. Ironie de l’histoire, il doit affronter l’ancienne puissance coloniale, la France, avec laquelle il nourrit tant de liens culturels, humains, linguistiques, historiques et économiques. C’est en quelque sorte la revanche du match d’ouverture de l’édition de 2002, déjà en Asie, où, à la surprise générale, le Sénégal avait vaincu la France tenante du titre et favorite de l’épreuve. Mais depuis, le football sénégalais, à l’image de l’ensemble du football africain, a nettement progressé.

Sa fédération est désormais structurée rigoureusement, et récolte les fruits du travail de formation qu’elle a entrepris. L’émergence économique du continent africain a permis le développement de championnats professionnels compétitifs dans la plupart des pays. Si bien sûr la majorité des joueurs africains internationaux évoluent en Europe, certains d’entre eux peuvent exercer leur profession de manière satisfaisante dans leur pays. On voit même des joueurs latino-américains, asiatiques et européens faire le bonheur de clubs africains. Je suis Français, j’adore l’équipe de France, je l’ai soutenue de tout mon coeur depuis le début de la compétition, et j’ai l’immense chance de me trouver au Nid d’Oiseau en ce jour de finale. Mais aujourd’hui, je suis pour le Sénégal.

La grande vedette de cette équipe s’appelle Mamadou Diouf. C’est lui qui m’a invité ici. C’est mon ami d’enfance.

Âgé de vingt-quatre ans, il culmine au sommet de sa gloire, avec un palmarès déjà exceptionnel. Il a gagné deux coupes

d’Afrique des nations avec son équipe nationale, quatre championnats d’Angleterre et deux Champions League avec Arsenal. Il espère remporter, après cette Coupe du monde, son deuxième Ballon d’or. Certains le comparent par son style, sa générosité sur le terrain et ses talents de buteur à l’ancienne star du Cameroun, Samuel Eto’o.

Tout le Sénégal et toute l’Afrique comptent sur ce joueur d’exception pour battre la France au terme d’un match que chacun annonce très serré.

Lorsque l’arbitre siffle le coup d’envoi du match, un brusque réchauffement climatique envahit la pelouse, le stade et, au-delà, la France, le Sénégal et le monde entier. Je pense alors à mon père, ma famille et mes amis scotchés loin d’ici devant leur écran de télévision. Tous ont dû perdre leur calme et sombrer dans une excitation contagieuse. Mais la déception pointe le bout de son nez quand le match s’ouvre sur un rythme lent, chaque équipe observant l’autre par crainte d’encaisser un but qui constituerait un handicap initial difficile à surmonter. Ce n’est qu’à la 15ème minute que le jeu commence à s’emballer. Le rythme devient alors beaucoup plus vif, le ballon va rapidement d’un bout à l’autre du terrain et les combinaisons s’enchaînent pour la plus grande joie des spectateurs. Bombardé par les Bleus, le gardien du Sénégal multiplie les exploits. Mais à la 41ème minute, il demeure sans réaction quand l’avant-centre français, d’un coup de tête rageur, expédie le ballon au fond de ses filets. Un à zéro. C’est sur ce score que l’arbitre siffle la mi-temps, porteuse d’un espoir de victoire, fort mais fragile pour les Français, contrarié mais loin d’être anéanti pour les Sénégalais.

Quand la seconde mi-temps commence, le stade pourrait presque avoir des hoquets tellement les battements de coeurs de tous ceux qui regardent le match deviennent précipités.

Dribbles, passes longues, démarquages, appels dans la profondeur, roulettes, passements de jambes, grands ponts et même coup du sombrero… On assiste à un feu d’artifice de beaux gestes techniques. Malgré l’enjeu et l’intensité de l’engagement physique, peu de fautes sont commises. La plupart des joueurs se connaissent, ont l’habitude de se croiser dans leur club ou lors de compétitions. La rivalité n’empêche pas le respect. C’est à la 62ème minute que le festival de Mamadou Diouf débute. Il récupère le ballon dans les pieds d’un Français au milieu du terrain, le passe à son ailier, qui le lui redonne dans la foulée dans un une-deux d’école approprié, lobe d’une pichenette le défenseur venu à son contact, enchaîne deux enjambées et trompe le gardien qui s’avançait vers lui d’un magnifique grand pont pour marquer un but d’anthologie. Un partout. Les joueurs sénégalais se jettent sur Mamadou pour le féliciter de son exploit et l’ensevelir sous une marée humaine. Leur joie contraste avec le dépit des Français pour lesquels tout est à refaire.

Les joueurs tricolores sont-ils sonnés ? Déconcentrés ? En tout cas, la passe en retrait qu’ils exécutent à l’engagement n’est pas assez appuyée et Mamadou, encore lui, à peine remis des émotions de son premier but, en profite pour s’emparer du ballon, éliminer un adversaire d’un crochet et loger d’une frappe puissante et limpide le ballon dans la lucarne du malheureux gardien français. Deux buts à un. La claque est dure pour les Bleus. Ils s’en veulent d’avoir pris ce deuxième but casquette qui risque de leur faire rater une occasion historique de remporter une nouvelle Coupe du monde. Il leur reste quinze minutes pour revenir au score. Cependant, les Français se disent qu’ils ont plus de réserves physiques que leurs adversaires, ces derniers ayant dû jouer les prolongations en demi-finale pour se qualifier. Cela se vérifie. Les Sénégalais semblent tétanisés par l’enjeu, épuisés par l’enchaînement des matchs, rincés des efforts fournis au cours de cette partie. Veulent-ils jouer la montre pour obtenir la victoire ? Sont-ils trop fatigués pour prendre de nouveaux risques ? En tout cas, ils pratiquent un jeu attentiste qui va profiter aux Français dont le pressing se fait de plus en plus fort au fur et à mesure que les minutes passent.

Ainsi, à la 85ème minute, à l’issue d’une quasi partie de billard qui a vu le ballon repoussé à cinq reprises par le gardien et les défenseurs sénégalais, l’arrière central tricolore propulse d’un tir de mammouth le ballon au fond des filets. Deux partout, tout reste à faire ! La chance, la fatigue, la scoumoune, le ciel, nul ne sait ce qui fera la différence ! Les Français veulent forcer la décision et bombardent le but sénégalais. Quatre minutes de temps additionnel annonce le quatrième arbitre. Le jeu penche d’un bout à l’autre du terrain quand le goal sénégalais capte le ballon dans les airs, le dégage du pied en profondeur et trouve Diouf. Après un une-deux avec un coéquipier, il pénètre dans la surface de réparation et se fait sécher par un défenseur français. Penalty indiscutable. Diouf place le ballon aux neuf mètres. Le stade, encore si bruyant il y a quelques secondes, est plongé dans un silence de mort. Tout semble être devenu immobile autour de moi et j’ai du mal à respirer tant le désir de voir mon ami transformer le penalty m’étouffe.

Mamadou s’avance et frappe de toutes ses forces en plein milieu de la cage, là où le gardien qui n’a pas bougé se dresse tel un épouvantail avec les bras écartés et réussit, d’un réflexe de la main, à repousser le ballon… et à l’envoyer, malheureusement pour lui et les Français, dans les pieds de Diouf qui, d’un pointu désespéré, l’expédie dans les filets. La chance vient de choisir son camp : celui des Sénégalais. C’est une explosion de bonheur atomique dans tout le Sénégal, un hiver nucléaire dans toute la France. Le coach sénégalais hurle des ordres pour que l’équipe ne se fasse pas rattraper dans la minute suivante. Cela ne sera pas le cas. Dans un brouhaha indescriptible, les Sénégalais exultent, sautent, dansent, se congratulent, sans oublier d’aller réconforter les Français groggys et sur lesquels un voile noir semble être tombé. Ils n’ont rien à se reprocher,

ils ont tout donné mais ils ne pouvaient rien faire contre un homme en état de grâce. Le Sénégal est la première équipe africaine à remporter la Coupe du monde. Bientôt Mamadou va soulever le trophée tant désiré.

À Paris, un supporter est encore plus désespéré que les autres. Il sait que demain, la presse va être sans pitié. Non pas contre les joueurs, dont le parcours et l’état d’esprit ont été remarquables, non pas contre le sélectionneur dont la franchise et l’humanisme font l’unanimité. Non, c’est lui qui va être mis en cause, c’est à lui qu’on va faire porter le poids de la défaite. Pourtant, il n’exerce aucune responsabilité dans le monde du football : il a été ministre quelques années auparavant.