Chapitre 1

Fond d’ambiance post-accident : bruits de divers gouttes à gouttes, de fuites d’air comprimé, de grincements de taules, de couinements. 

NARRATRICE : 1698, 1699, 1700, 1701, 1702… J’ai tout compté. J’ai compté les secondes, les minutes et les heures ; j’ai compté le nombre de fois où les portes s’ouvraient, le nombre de fois où elles se fermaient ; j’ai compté les miaulements, les nuages dans le ciel, les sonneries de téléphone, les chasses d’eau, les camions qui passaient dans la rue et que je reconnaissais au tremblement des fenêtres ; j’ai compté les craquements de charpente, les grincements de plancher, les descentes et les montées d’ascenseur, les coups d’aspirateur dans les plinthes, les allers et venues en rollers des gamins du dessus ; j’ai tout compté, et chaque chose comptée était une chose de moins qui me séparait de la fin de mon calvaire. Mais je n’ai jamais compté le nombre de gouttes d’huile moteur qui suintaient d’un réservoir crevé et me coulaient sur le menton. Et je n’aurais jamais dû me trouver en position de les compter, car la fin de mon calvaire aurait dû se produire exactement à cet instant où notre voiture s’est encastrée sous ce foutu camion citerne. Mais rien n’est perdu. Tout peut encore exploser. Et c’est peut-être à rebours que je devrais compter, maintenant… 1723, 1724,

1725, 1726, 1727, 1728, 1729…