Quelques gouttes, les lampadaires éteints, ah, ça y est, ils s’allument, les boutiques ferment ou ouvrent selon qu’elles vendent ou non des boissons alcoolisées. Rues étroites et pavées, les tarifs qu’on occulte, de la pierre investie. Auvena­nian se rendait dans un petit appartement de l’Île Saint-Louis. C’est là qu’avec quelques proches, parlementaires ou dignes de l’être, ils se retrouvaient quelquefois pour évoquer l’avenir. On fêterait sans excès sa brusque nomination. Avant de partir, il avait laissé des instructions : Copé, pas plus qu’un autre, n’obtiendrait l’aval de la préfecture pour manifester le soir. Pour irresponsable que ce choix pouvait paraître, il avait laissé ses équipes surveiller le bon déroulement des événements nocturnes. Il n’avait pas davantage confiance en son jugement que dans le leur. Son absence nourrirait les critiques, mais peu lui importait puisque son immédiat, à lui, se situait ailleurs. S’il avait usé des outils de l’État pour identifier les comptes de Pauillac et Rouault, c’était aux pouvoirs informels qu’il confiait la mission de le placer en lieu sûr. Dans la lutte d’influence où il s’était engagé contre la présidence – et pour la présidence – tout intermédiaire, même de confiance, pouvait changer de camp. Alors il ne comptait que sur ses proches, ceux qui pardonnaient tout, non pas par loyauté, non pas par intérêt, mais par une forme d’estime qu’il espérait sincère. La même estime qui, autrefois, avait lié Camille Stern à Marc Rouault. 

En se mêlant à la foule, la veille, il avait voulu se fondre au danger de l’instant, se frotter au terrain, puisque dorénavant il gérerait son avance depuis les cabinets par intrigues inter­posées. Débarrassé de sa garde du service de protection, il se sentait plus libre d’exprimer pleinement toute la sérénité d’avoir gagné d’avance. Tout s’était combiné dans un ordre parfait : les conclusions de Bercy, les vérifications corroborantes de ses services internes, quelques coups de fil et le tour était joué. En deux jours, il avait acquis plus de pouvoir qu’il n’en nécessitait pour déblayer la route vers la présidence. Les mauvais résultats électoraux et économiques justifieraient amplement le retrait du patron et, à l’heure de désigner en marche précipitée le successeur, ses réseaux étendus et son sens des médias suffi­raient à imposer son nom. Il s’arrêta devant une porte bleue à grillage incrusté et, deux étages plus haut, entra chez son ami au milieu des plantes tropicales. On n’attendait que lui. Le champagne était frais. Deux présidents d’entreprise assurant des missions déléguées de service public, trois membres du directoire de journaux nationaux, deux autres présidents de sociétés actives dans le secteur bancaire. Et l’un d’eux, à l’oreille, lui glissa doucement : 

- L’intégralité de la somme est en sécurité, je ne te dis pas où. Nous sommes les deux seuls à savoir. Tu peux passer à l’offensive. 

Le champagne avait un arrière-goût de victoire absolue. Perez, dans un café en face de l’immeuble, attendait le dénouement de l’entrevue ministérielle, conjecturant en vain sur son contenu. 

La marche improvisée par l’UMP se déroulait dans le calme. Un défilé de nuit – quelque chose entre la descente au flambeau et l’attaque du Ku Klux Klan. Les chemises à carreaux étaient surreprésentées dans les remous ringards de ce cortège un peu vide. Au milieu des manifestants, Jean- François Copé espérait secrètement que les choses dégénèrent sans quoi l’opération de com’ virerait à l’échec. Les slogans se chuchotaient pour ne pas déranger les voisins. Le trajet, emprunté à la gauche, devait réunir Bastille et République. Personne dans les rues, bars fermés, pluie, lundi. C’est en approchant de la place en travaux qu’ils leur tombèrent des­sus. Eux : des mecs de banlieue sortis pour tout casser et déjà aux prises avec des CRS. Pour ces gens défilant qui prenaient des nouvelles de la banlieue lointaine sur TF1, la rencontre avait tout du dernier rendez-vous. La dispersion ne se fit pas attendre. Mais les cibles mouvantes excitent les chasseurs et bien sûr on s’en prit aux chemises à carreaux, un peu, beau­coup, parfois passionnément. Des arcades sourcilières, un nez, des portefeuilles, des téléphones changèrent de forme ou de propriétaire. Les renforts policiers aidant, la situation s’étoffa pour dépasser celle de la veille. Paris au son synthétisé d’un jeu de combat : CRS contre casseurs, puis l’armée s’en mêla. Jean-François Copé fit son possible pour recevoir sa part de stigmates, il parvint comme il put à s’écorcher la main, la main qu’il brandirait sur les plateaux télés le lendemain. Déjà, pendant l’assaut, pendant la débandade, ses pensées mouli­naient pour établir précisément les éléments de langage qu’il transmettrait à ses troupes. 

Grâce à Internet, les images des attaques se répandirent immédiatement un peu partout en France ; en une poignée d’heures, d’autres villes, comme la veille, furent touchées à leur tour. Attaques éclair et autres raids poudre aux yeux per­mettant aux malins de piller les enseignes ou de désosser les distributeurs de billets. Les autres municipalités, souvent moins bien préparées à ce genre d’événement que Paris, y répondaient en retard, sans moyens, sans agents. L’inédit des violences y générait alors une exaspération grimpante parmi les habitants. C’était le cas à Saint-Étienne.

Et c’est ainsi que l’on vit, en quelques minutes, le trottoir situé face à la maison d’Étienne Vellard se vider de sa subs­tance, les équipes se ruant vers l’info plus urgente. Bientôt, il ne resta plus qu’une dizaine de journalistes, et puis enfin personne. Patrice Farinot décida toutefois de patienter quelques minutes supplémentaires avant de s’animer. Soit Vellard profi­terait du calme pour sortir, soit sa garde se baisserait. Dans les deux cas, Farinot pourrait l’aborder selon ses intentions.

Vellard ne sortit pas. Farinot sonna à l’interphone incrus­té au portique. Pas de réponse. Re-dring. Pas de réponse non plus. Il escalada la grille pour entrer dans le jardin. Les lumières arrive, c’est à cause de toi et de ton petit nez qui se fourre là où il faudrait pas. Tu crois que je t’ai pas reconnu ?

Il n’en menait pas large, Farinot, devant ce psychotique sous empire alcoolique qui pensait n’avoir plus rien à perdre. Il s’efforça pourtant de garder tout son calme.

- Doucement. Je suis venu ici pour vous proposer un marché. Je peux vous donner les moyens de vous venger contre le gouvernement puisqu’il vous laisse tomber. Si vous me tuez tout de suite, vous passerez pour un fou ; il n’est pas difficile de faire croire à l’opinion qu’on ne saurait être tenu responsable du comportement d’un fou. Mais si vous m’écoutez, l’exécutif se retrouvera dans la même barque que vous. Et alors il sera plus difficile de vous ignorer, de vous minorer. Vous me suivez ? Alors, parlons du Delaware, vous voulez bien ? 


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