jpc.jpgDans un entretien publié dans le numéro 23 de la revue Charles (en kiosque et en librairie le mercredi 4 octobre) qui consacre un dossier aux relations entre politiques et militaires, l'ancien ministre de la Défense nous raconte son rapport à la guerre, les coulisses du Conseil de défense et sa relation avec François Mitterrand. Extraits. 


Quel événement vous a confronté, en tant que ministre de la Défense, à la raison d’État, à cet intérêt supérieur de l’État qui exige de transgresser les règles courantes ?

La guerre du Golfe à l’évidence. Cette guerre parfaitement évitable, si on avait eu recours aux ressources de la diplomatie, était, à mes yeux, une catastrophe épouvantable, qui ouvrait la voie à une expansion du fondamentalisme, de l’islam radical et du terrorisme, qui allait déséquilibrer complètement le Moyen-Orient et nous aliéner une partie de l’opinion arabe. J’ai eu des discussions très dures avec François Mitterrand sur ce sujet. 

La raison d’État commandait à François Mitterrand d’engager la France dans ce conflit, selon vous ? 

Je ne sais pas, je ne connais pas les motivations de François Mitterrand. Il ne me les a jamais données. Ou alors il m’a dit des choses que je ne veux même pas vous rapporter.

C’est-à-dire ?

Je ne veux pas vous les rapporter. Il m’a dit des choses qui m’ont choqué. Et moi, personnellement, je me suis déterminé en fonction de la raison d’État. De la raison d’État de la France. Je considérais, comme ministre de la Défense, qu’il valait mieux que je me défasse de mon sabre et que je n’apparaisse pas complice d’une guerre qui porterait un grave préjudice à nos intérêts nationaux et aux intérêts des pays musulmans, mais aussi à l’intérêt du monde entier, de l’humanité, et des États-Unis eux-mêmes. Les Twin Towers, c’est en 2001, dix ans après.

Il y a une relation de cause à effet entre la guerre du Golfe, en 1991, et les attentats du 11 septembre 2001, selon vous ?

Vous pensez que les événements tombent du ciel ?

Après votre rejet de l’intervention française dans le Golfe, en 1991, certains vous ont qualifié de « pacifiste ». Vous répondez : « Je ne suis pas un pacifiste, je suis un pacifique. » Que voulez-vous dire ?

Naturellement, je suis pacifique, parce qu’il est préférable de résoudre les conflits par la voie diplomatique que par la voie de la violence. Mais je ne suis pas pacifiste, sinon je n’aurais pas accepté le ministère de la Défense. Je ne suis pas contre la guerre en général. J’ai par exemple approuvé l’intervention au Mali quand François Hollande l’a décidée, j’aurais été pour l’Union sacrée en 1914 parce que notre pays était l’agressé. Je considère qu’être pacifiste, c’est renoncer aux moyens de se défendre. Je me suis battu pour les crédits militaires. J’ai préparé le plus haut budget d’équipement militaire que la France ait jamais eu, en 1991.


Quand la guerre est-elle nécessaire ?


Quand on ne peut pas l’éviter. Je suis toujours partisan de privilégier la diplomatie, si on peut régler une affaire par cette voie-là. Je me souviens de François Mitterrand, qui a dit à un général qu’il décorait, au mois de juin 1991 (à propos de la guerre du Golfe – NDLR) : « Est-ce que tout cela, au fond, en valait bien la peine ? » Les deux guerres du Golfe qui ont détruit l’État irakien ont donné Daesh.


C’est-à-dire ?


La destruction de l’État irakien a livré le pays à la guerre civile. Elle a d’abord permis aux chiites de devenir majoritaires et de tenir le gouvernement de Bagdad. L’Irak est devenu le relais de l’Iran. La destruction de l’Etat irakien a libéré en Irak d’abord, mais aussi dans tout le monde musulman les forces d’Al-Qaïda, le terrorisme, le fondamentalisme sunnite. En Irak même, c’est une guerre civile épouvantable, avec des exécutions, des viols, des tortures, peut-être un bilan de plus d’un million de morts depuis 1991. Certes, la dictature de Saddam Hussein était une dictature brutale. Mais si l’on met en rapport les effets de cette dictature avec l’épouvante qui règne dans la région, on se rend compte que la politique doit se faire avec la morale, au bon sens du terme. Une morale articulée avec la réalité...


Propos recueillis par Loris Boichot. Photo : Arnaud Meyer

L'intégralité de l'entretien avec Jean-Pierre Chevènement est à lire dans Charles n°23, Politiques & Militaires, Automne 2017

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