Une nuit, déjà mort…

Une ville sans nom, octobre d’une année perdue

Le docteur Harneni se massa les tempes avec soin en retenant

de ses doigts fins ses lunettes rondes. Il garda un instant

cette position, étirant cette parenthèse de calme, incapable de

reprendre la conversation qu’il venait d’avoir avec ce monsieur…

monsieur comment, déjà ? Impossible de retrouver son nom.

Un tremblement parcourut son échine, il réintégra une réalité

plutôt pénible : l’homme se tenait toujours là à quelques mètres

à peine, ses gigantesques yeux globuleux braqués sur lui. Cela

faisait deux heures qu’il revenait sans cesse à la charge, deux

heures qu’il se gonflait de mines grotesques et de petits hurlements

aigus chaque fois que le médecin tentait une nouvelle

manoeuvre pour se débarrasser de lui. Deux heures que le docteur

endurait cette entrevue pénible en plein milieu d’un des

couloirs principaux de l’hôpital. Et ces deux heures pesaient

bien autant qu’une nuit de fatigue. Il prit sa voix la plus douce

et recommença :

« Ce que j’essaie de vous dire, monsieur… monsieur… »

« Jamel, je m’appelle ! »

Une longue inspiration. Son esprit interrompit la scène, sans

doute par instinct de survie. Il détailla à nouveau son interlocuteur.

La trentaine, guère plus, de petite taille et d’apparence

très négligée. D’origine arabe, il lui rappelait un chien de rue,

une de ces bêtes à moitié sauvages prêtes à mordre de peur au

premier péril.

« Ce que j’essaie de vous faire comprendre, monsieur Jamel,

c’est que j’ai bien peur qu’il n’y ait pas de solution miraculeuse

pour le traitement de madame Anna Liepschitz. Croyez bien

que je suis pleinement… »

Une autre respiration.

« Pleinement conscient de ce que ces moments sont toujours

très durs pour les proches, mais sachez que nous aurons fait tout

ce qui était en notre pouvoir, et qu’à son âge, certaines pathologies

sont difficilement susceptibles d’être traitées par nos… »

« V ous mentez ! »

Le docteur recula de deux pas sous la force du cri de Jamel.

Il sanglotait à nouveau, le visage boursouflé de colère, et levait

le poing gauche dans un geste à la fois grotesque et désespéré,

comme s’il s’apprêtait à frapper son interlocuteur. Il se moucha

bruyamment dans les vestiges d’un mouchoir et saisit d’une

main creuse et sale la veste du médecin.

« V ous mentez ! Vous mentez et vous savez que vous mentez,

et je sais que vous mentez parce que vous avez dit tout à l’heure,

vous avez dit qu’on peut la guérir, que c’est possible, que c’est

une question d’argent ! »

Le mot « argent » avait fendu l’air comme un crachat.

« Et moi… et moi… »

Et Jamel se balança d’un pied sur l’autre, à la recherche de

ses mots :

« E t moi… Je ne veux pas qu’elle meure. Dites-moi combien

il vous faut et je trouverai l’argent, dites-moi combien ! »

Le docteur consulta sa montre du coin de l’oeil. Onze heures.

Le petit monsieur lui gâchait sa nuit depuis maintenant deux

heures et trente minutes. Il était temps de se consacrer à une

nouvelle activité.

« Tu t’en es débarrassé comment, du gueulard qui te collait

aux chaussures ? »

Yves Hernani ne répondit pas tout de suite à son collègue. Il

s’effondra dans un large fauteuil et s’alluma une cigarette avant

d’expliquer d’une voix lasse :

« Je n’en pouvais plus. Il revenait sans cesse à la charge en

demandant par quel miracle j’allais sauver la vieille peau. Je l’ai

envoyé balader en lui disant que, s’il ne me ramenait pas un

million de lires d’ici à demain matin, elle serait perdue. Oui,

je sais, ce n’est pas glorieux… Mais bon, je ne voulais vraiment

pas perdre ma nuit à le moucher et à lui faire croire qu’on allait

faire quelque chose… »

« Hé. Imagine qu’il revienne demain avec l’argent ? »

« Tu rigoles ? »

Il souffla devant lui un épais nuage de fumée.

« E ncore une fois, je ne lui ai dit ça que pour qu’il me fiche la

paix. Il doit déjà avoir bien assez de mal à se payer une chambre

chaque nuit. M’étonnerait pas plus que cela qu’il passe plus de

temps à la rue que sous un toit, pour tout te dire. »

« Un lien familial entre les deux ? »

« Aucun ! À ce que j’ai cru traduire de ses grognements, elle

se serait parfois occupée de lui, mais rien de plus. Elle-même est

une vieille femme abandonnée qui a dépassé les quatre-vingtdix

années et qui aurait dû partir depuis longtemps. Madame

Anna Liepschitz. Pas de famille connue, crevant à petit feu dans

un modeste deux-pièces au sud de la ville. De toute manière,

je serais sincèrement étonné qu’elle passe la nuit, elle s’est déjà

arrêtée deux fois aujourd’hui. La prochaine fois, je la laisse

partir et bon débarras ! »

Le collègue du docteur Harneni se contenta d’un hochement

de tête et lui servit un café pour conclure la discussion.

Au même moment, les ruelles de la ville abritaient une course

sans fin. Trempé par la pluie battante, Jamel s’enfonçait dans

la nuit et laissait le monde s’évanouir autour de lui. Ses jambes

bougeaient d’elles-mêmes. Sous son crâne, les pensées s’entrechoquaient

avec violence.

Il lui fallait de l’argent. Beaucoup d’argent. Quelque part,

cette phrase aurait pu s’appliquer à toute sa vie depuis le jour

où, encore enfant, il avait été jeté à la porte de chez lui et s’était

égaré dans la rue entre petits boulots et minuscules larcins. Mais

jamais il n’avait ressenti en lui une telle volonté.

De l’argent, il lui fallait de l’argent, n’importe quel argent.

Car elle ne devait pas mourir. Pas elle. Les autres, il s’en foutait

royalement, mais elle, c’était… c’était différent. Il revoyait ses

yeux clairs alors qu’il franchissait sa porte, un peu maladroit,

toujours honteux pour partager avec elle un thé et quelques

phrases. Elle avait été la seule personne dans son existence à

le considérer non pas comme un voyou ou un animal à peine

dangereux mais comme un être humain. Il se souvenait avec

amertume de son inconfort quand, enfoncé dans son gigantesque

fauteuil, il rongeait un vieux gâteau sec en l’écoutant divaguer

sur sa vie passée.

Le jour où elle avait été transportée à l’hôpital, il avait erré

désespéré dans les rues de la ville. Il était venu la voir chaque

soir, elle, prisonnière de son lit blanc en métal et couverte de

tubes en plastique à l’aspect inquiétant. Chaque soir jusqu’à

cette nuit. Il avait détesté ce médecin d’emblée. Une ordure, il

en était convaincu. Et l’entendre signifier de sa voix méprisante

qu’Anna, la femme qu’il avait peu à peu intégrée à son univers

comme la famille qui lui manquait, allait mourir ? Mourir bêtement

de cette loi fatale qui fait partir les pauvres plus vite que

les autres ? Il ne l’avait pas supporté.

Jamel avait toujours évité de grandir, son instinct lui avait

soufflé qu’il y perdrait plus qu’il ne pourrait jamais y gagner. Mais

pour la première fois de toute sa vie, il avait pris une décision

plus grosse que lui. Il agirait. Par quel miracle ? Il n’en savait rien,

mais sa volonté s’affûtait et aiguisait son corps à mesure qu’il

courait comme un chien enragé sous la pluie glaciale. Il fallait

de l’argent ? Il trouverait de l’argent. À n’importe quel prix.

Il s’arrêta, à bout de souffle, au coin d’une allée plutôt bourgeoise.

Il reconnut l’endroit pour y avoir traîné plusieurs fois. De

la lumière débordait du rez-de-chaussée. Un bijoutier vivait là,

il l’avait plusieurs fois chassé des environs. Jamel était hypnotisé

par la fenêtre ouverte, l’air idiot, incapable de penser…

« Docteur Harneni ! Docteur Harneni ! »

Les épaules du médecin s’affaissèrent sous l’appel de la jeune

infirmière affectée à l’un des étages inférieurs. Il fit volte-face

et songea avec philosophie que, si le Grand Dieu des Docteurs

avait décidé de lui gâcher la nuit, il ne pourrait pas se défendre

éternellement.

« Docteur Harneni ! La vieille dame du 256 ! Elle s’est arrêtée

! »

Le sourire mourut avant même d’atteindre ses lèvres. Un

problème de moins, pensa-t-il en suivant d’un pas lent l’infirmière

en direction de la fameuse Anna Liepschitz.

L’averse avait mué en un violent orage dont le vacarme emplissait

l’hôpital. Les couloirs semblaient habités d’une ombre mauvaise,

les lampes peinaient à éclairer correctement le bâtiment,

et les carreaux des fenêtres résonnaient des assauts répétés de

la pluie décidée à prendre possession du lieu.

Ecrasé par l’ambiance qui régnait autour de lui, le médecin

se réveilla face à la porte de la chambre, le regard implorant de

l’infirmière sur ses épaules.

« Nos nerfs sont à bout, et l’orage ne va rien arranger »,

songea-t-il.

Peu rassuré, il poussa la porte et rentra dans la chambre.

La vieille allemande était bien la seule source de calme dans

la pièce. La pluie s’introduisait par la fenêtre ouverte qui sous le

vent avait volé en éclats contre un des murs de plâtre. Faisant

tant bien que mal abstraction du froid et du bruit, le médecin

s’avança et consulta rapidement sa patiente. Sa respiration n’était

plus qu’une plainte diffuse, son coeur imperceptible.

Il se retourna et entraîna l’infirmière avec lui vers la porte

en lui murmurant d’une voix faible :

« Il n’y a plus rien à faire la concernant, mon petit, vous fermerez

la porte et nous appellerons le service mortuaire demain

matin. »

Ils marchèrent ensemble vers la sortie. Mais alors qu’il franchissait

le seuil de la chambre, un gigantesque coup de tonnerre

le cloua sur place, le faisant presque chuter. Un choc d’une

violence inouïe lui transperça l’âme, immédiatement suivi d’un

éclair qui dévora les murs autour de lui. Pendant une durée

impossible à estimer, il fut paralysé, les bras prostrés autour de

son crâne, avec encore le hurlement prolongé de l’infirmière

dans sa mémoire.

Le bruit de la pluie.

Calme et régulier, le bruit de la pluie.

Quand le docteur recouvra ses esprits, il se tenait en équilibre

contre un des murs de la chambre, l’infirmière agrippée

à sa veste. Il lui fallut un effort démesuré pour retrouver un

semblant de calme.

« Tout va bien ma petite, tout va bien… »

Lui-même y croyait peu.

« Nous sommes à bout et c’est bien la première fois que je

vois un pareil orage. Nous allons sortir d’ici et nous reposer un

peu avant de reprendre… »

« Docteur ! »

L’infirmière désignait d’une main fébrile le lit de feue madame

Liepschitz, la bouche entrouverte. Le médecin lui-même ne

put retenir une exclamation. La poitrine de la vieille femme

s’élevait et s’abaissait au rythme d’une respiration harmonieuse.

Une courte analyse confirma ses craintes. Son coeur était reparti

et le pouls semblait régulier. Aussi impensable que cela pouvait

paraître, madame Anna Liepschitz, condamnée quelques

minutes plus tôt, vivait.

« Qui est là ? Sortez immédiatement ! »

Jamel se recroquevilla un peu plus dans son refuge. Les coups

contre la porte redoublèrent.

Il y avait presque cru au début. Il avait bien réussi à se faufiler

dans la bijouterie. N’osant croire à sa chance, il avait fureté

de tous côtés, chassant la moindre cachette. Jusqu’à ce qu’une

exclamation de victoire sonne sa réussite, la découverte d’un petit

trésor dissimulé par son hôte. Mais la joie s’était vite gâtée. Le

cerveau du voleur revivait la scène comme autant d’instantanés

irréels. La silhouette du bijoutier armé d’un fusil émergeant du

vide. Une porte fermée à clé, les pas dans son dos. La recherche

désespérée d’une cachette en heurtant des meubles invisibles.

Et enfin, ce cagibi de deux mètres carrés, fermé de l’intérieur.

Jamel déglutit en détaillant à l’aide de ses doigts l’état de

son agresseur. L’homme de l’autre côté de la porte en bois était

méchant, armé et furieux. Trois raisons valables de succomber

à l’épouvante.

De nouveaux coups résonnèrent jusque dans le corps de

Jamel. Fuir. Se casser. Dégager d’ici. Il allait le tuer, il avait un

fusil, et lui était un voleur… L’équation se résolvait toute seule :

il allait mourir.

Il sentit le désespoir l’envahir goutte à goutte. Les murmures

sourds de la pluie et de l’orage traversaient l’un des quatre murs

de sa minuscule tombe. Son impuissance le remua comme une

mauvaise maladie. De l’autre côté, la liberté. De celui-ci, un

bijoutier, la mort à la main.

Un craquement sec. L’homme venait de transpercer la porte

d’un coup de crosse et enfonça le canon de son fusil à travers

l’orifice. Jamel entendit un très léger rire. L’embout de métal

frôlait presque son ventre. Voilà, c’est comme ça que finissent les

Jamels, pensa-t-il amèrement. Sauf qu’il avait l’argent dans les

mains. Qu’un tas de pierre stupide l’empêchait de rejoindre le

docteur pourri capable de sauver la vieille Anna. Il devait sauver

la vieille femme. C’était important, plus important que tout.

Les murs se troublèrent autour du fuyard, et les bruits s’éloignèrent.

Il fut incapable de dire si l’explosion si lointaine qu’il

venait d’entendre provenait de l’orage ou de l’arme du bijoutier.

Il n’y eut plus que le noir.

Six heures du matin. La pluie s’était tue depuis déjà quelques

heures. Le docteur Harneni goûta son café avec plaisir. Fin de

la garde. Fin de cette putain de nuit. Sa tasse en équilibre, il

savoura cet instant de grâce, son premier repos depuis le début

de son service. Une longue inspiration.

Un reniflement discret derrière lui.

La sensation désagréable du liquide qui lui brûle la jambe

gauche.

« Par pitié. Je vous dis bien par pitié : barrez-vous ! Foutezmoi

la paix. Cet hôpital doit compter au moins une centaine de

mes collègues, tous disposés à avoir de passionnantes discussions

avec vous sur l’injustice du système médical, je vous… »

« Elle vit ? »

Le médecin perdit le fil de sa colère : « E uh… enfin… oui,

jusqu’ici, elle… »

« Voilà votre argent. »

Le sac atterrit sur les pieds du docteur. Il le saisit avec précaution,

l’ouvrit, le referma, respira profondément, le rouvrit.

La voix de Jamel avait la consistance d’un rêve :

« V oilà. Il y a même beaucoup plus que ce dont vous avez

besoin pour l’instant. Je vous en ramènerai d’autres. Et vous

allez la guérir. Si elle meurt, je vous tue. »

La dernière phrase fit sursauter le médecin. Il réalisa en se

redressant que son interlocuteur avait disparu sans un bruit.

Impossible de deviner par où il s’était enfui. Pendant quelques

minutes, il resta muet devant les liasses de billets fourrées dans

le sac. Puis il referma le magot et prit le chemin de son domicile

d’un pas lent.

En d’autres circonstances, le docteur Harneni aurait sûrement

été déposer ce sac à la police. Il aurait donné le signalement de

Jamel et s’en serait lavé les mains. Sauf que ces temps-ci étaient

particuliers. Il se savait incapable d’appréhender pleinement ce

sentiment. Peut-être que pour l’une des premières fois de sa vie,

il avait eu peur, sincèrement. Peut-être aussi qu’il avait envie

de garder cet argent…

Le jour se leva et accompagna le médecin jusqu’à son lit. Il

s’y effondra et déversa dans le sommeil tout le poids de cette

nuit.