Chapitre 1

- Bouge, allez bouge putain. Donne du rythme !

La sueur me pique les yeux ; mon casque, trop serré,

compresse mes tempes. Les gencives à vif, mordues par le protège-

dents qui m’empêche de reprendre mon souffle. Une sale

tempête s’abat sous mon crâne. Le type boxe mal. Il est d’une

lenteur incroyable. Il doit faire 20 kilos de plus que moi et pourtant

je peux le coucher sans même que ses poings effleurent ma

joue. Pas ce soir. J’ai les jambes lourdes, le dos bloqué. Je vois

les coups venir à des kilomètres mais mon corps ne répond pas.

Et l’autre cogne fort. Il sent la brèche, depuis le temps

qu’il essaye de la trouver… Je sais qu’il sait. Ce fils de pute ne

lâchera rien.

- Donne des coups, donne des coups putain ! Balance

ta gauche !

La voix du coach résonne. Je suis perdu sur le ring. Il

faut que ça s’arrête. Mais le type casse ma garde. Je rentre les

bras trop lentement. Son poing cogne le creux de mes reins, la

douleur gagne mon dos. Je me dégage, je vois le crochet arriver,

je me baisse un peu. L’autre gant arrive entre mes deux yeux. Je

crois avoir remonté la tête au bon moment, mais non. Je sens

l’entaille, la virgule qui vient s’inscrire, droite, sur ma bouche.

Le sang perle de ma lèvre. J’essaye de bouger en attendant le

gong. Je suis à la rue.

- Stop, stop on arrête tout.

Je vais dans mon coin, fais un signe du gant pour dire

que j’ai soif.

- Mais bordel Tony, tu peux m’expliquer à quoi tu joues ?

Ton combat arrive vite mon gars. Je peux te dire qu’il y a du

boulot. Continue comme ça et tu te feras étaler avant la troisième

reprise, j’te l’dis moi !

Je ne réponds pas et repose mes bras sur les cordes. Patrick

défait les liens de mon casque et passe de la pommade sur ma

lèvre. Je retire mes gants tandis qu’il me sermonne. Je ne l’écoute

pas. Machinalement il me tend la bassine, je retire mon protège-

dents et crache une salive pâteuse, teintée de rouge. Mon

oncle, debout au fond de la salle, me fixe d’un air navré. Mes

yeux restent braqués dans sa direction.

- T’entends ?

- Oui chef, je suis désolé, ça ne se reproduira pas.

- Putain de merde, tu ne vas pas tout foutre en l’air, hein ?

J’enlève mon t-shirt et éponge le sang et la sueur de mon

visage. Mon coach s’arrête de parler et colle son front, fort,

contre le mien.

- T’as pas le droit de lâcher fils, t’as pas le droit de lâcher.

Je rentre au vestiaire prendre ma douche. J’enlève mes

bandes, me déshabille, et fais couler l’eau. Je plaque mes mains

contre le mur de carrelage et reste là, sous le jet, la tête vide, à

attendre que mon coeur ralentisse et retrouve un rythme normal.

Je sors, vêtu d’un sweat à capuche et d’un jean. Mon

oncle discute avec l’entraîneur.

- T’as boxé comme une vraie tarlouze ce soir, me dit-il.

Je la ferme, l’inverse lui ferait trop plaisir. Il se tourne

vers mon entraîneur :

- Sois plus dur avec lui Patrick, c’est un vrai petit salopard.

Je perds le fil, je m’entends juste dire :

- Tonton, je t’attends à la voiture.

Je sors. Respirer l’air frais me fait du bien. Je m’adosse à

la camionnette. Mon oncle sort du gymnase. Il déverrouille les

portières. Je balance mon sac de sport sur la banquette arrière.

Il démarre la voiture sans qu’un mot n’ait été prononcé. Mais

je sais qu’il parlera. Et je sais déjà ce qu’il va dire. Il rompt le

silence après quelques minutes de trajet :

- On peut savoir ce que tu fais ?

Les rôles sont déjà distribués, c’est perdu d’avance.

- T’es en train de tout bousiller putain ! Tu viens de passer

pro, c’est fini le casque et les combats de fillettes. Tu ne tiendras

pas longtemps à ce rythme-là. Et ton combat est dans un mois !

La voiture s’arrête à un feu rouge. Il tourne enfin la tête

vers moi. Je ne cille pas, mes yeux restent bloqués sur la route.

Le feu passe au vert, la voiture redémarre. Il se concentre à

nouveau sur sa conduite après avoir lâché dans un souffle :

- Putain mais quel gâchis.

Je mets la capuche de mon sweat sur la tête, et m’enfonce

un peu plus dans le fauteuil. Je serre mon poing droit, ferme

les yeux et prie pour que le trajet finisse au plus vite.

On arrive rapidement devant les tours, la voiture freine.

- Merci tonton.

- De rien, je passe te chercher à 8 heures demain matin,

on a du boulot au garage.

Au moment de sortir je sens sa main sur mon épaule, je

me retourne. Il me fixe, les yeux rougis :

- Essaye de penser à ce que je t’ai dit.

Je récupère mon sac et claque la portière. Une dizaine de

types sont dans le hall, je vois des joints qui tournent. Je traverse

la zone enfumée, m’arrête seulement pour serrer quelques mains,

par courtoisie. Je ne fréquente pas les mecs de mon immeuble ;

on se dit seulement bonjour. Je ne m’occupe pas d’eux et ils me

foutent la paix, parce qu’ils savent qui je suis et surtout parce

que je connais Moussa.

L’ascenseur s’arrête d’un coup, les parois s’agitent maladroitement

dans un bruit de ferraille, comme pour me sortir

de ma torpeur. Je sors de l’habitacle et me retrouve face aux

tags qui bavent sur les murs.

Mon corps entier me fait souffrir, je sens tous mes muscles

s’effiler sous ma peau. Ma main tremble et j’ai du mal à sortir

les clés de mon sac. J’entre. L’appartement est plongé dans

noir, même si on devine au bout du minuscule couloir menant

au salon une petite lueur. J’entends des rires étouffés.

- Maman, je suis rentré !

Je parle fort volontairement. Les gloussements s’arrêtent

d’un coup. Ma gorge se serre. J’avale de grandes bouffées d’air.

J’avance dans le couloir. Odeur d’afghane. Bruits de

vêtements qui se froissent. Raclements de gorge. Je continue

d’avancer. Je vois sa silhouette en face. Il doit avoir 40 ans, le

t-shirt rentré dans son jean, une chaîne qui pend à son cou,

type ouvrier. Je m’arrête et laisse tomber mon sac de sport au

sol. Il arrive à ma hauteur. Le couloir est trop étroit pour qu’on

passe tous les deux. J’essaye de capter son regard. Il baisse la

tête et dit « Excusez-moi. » Je ne bouge pas d’un pouce. J’ai les

mâchoires serrées, tous mes muscles frétillent, mes doigts me

démangent, comme si mon corps avait déjà évacué l’entraînement,

comme si je ne m’étais pas cassé les poings sur un sac de

frappe une heure avant. Le type halète comme un phoque. Je

le fixe et ne trouve toujours pas ses yeux. Je vois la silhouette

de ma mère se détacher en fond. Je me plaque contre le mur.

Le type calte en vitesse. Je claque la porte derrière lui. Je la sens

se rapprocher dans mon dos.

- Ça va mon fils ?

- Oui ça va.

Elle m’embrasse sur la joue.

- Tu sens l’alcool.

Je ramasse mon sac et me dirige vers ma chambre.

Je m’allonge sur mon lit. À peine le temps de fermer les

yeux. Deux coups frappés et la porte s’ouvre, au ralenti, sur

ma mère. Je me redresse sur le lit, elle s’assoit à côté de moi :

- Ça a été la boxe ?

- Ouais ça va.

- Ton combat, c’est dans combien de temps ?

- Un mois maman, un mois. Je te le dis tous les jours.

Elle blottit sa tête contre mon épaule et reste là, en répétant

à voix basse :

- Je suis tellement fière de toi mon fils.

Je la laisse faire, quelques instants, avant de dire :

- Maman, arrête.

Elle se lève, essuie ses yeux d’un revers de main, et sort

de ma chambre, d’une démarche mal assurée, en s’appuyant

contre le mur.

Je me rallonge. J’ai l’impression de baigner dans la glace.

Je ne sens plus mes pieds. Je m’endors avec la lumière allumée.

- Putain Tony réveille-toi !

Mon oncle me secoue.

- Dépêche-toi, merde ! Tu nous mets en retard.

Pas le temps de prendre de douche. Juste le temps d’attraper

mon sac de sport et je me retrouve à dévaler les escaliers. Le

moteur tourne déjà lorsque j’entre dans la camionnette. J’ouvre

la fenêtre passager pour trouver de l’air. Je suis encore sonné par

la sale nuit que je viens de passer. Le soleil commence à me taper

sur la gueule. Première suée. Je sais que la journée sera longue.

Pas beaucoup de travail au garage. Mon oncle m’a raconté

des conneries. La glande toute la journée, je range, je nettoie.

Fermeture à 18 heures, je file à la salle comme tous les soirs.

Dès les premiers tours de corde à sauter, je sais que je suis

en forme et que j’ai envie de boxer. Finalement, ça ira peut-

mieux que ce que je pensais. J’enchaîne les sacs et, lorsque je

monte sur le ring pour boxer face au même type que la veille, j’ai

retrouvé ma vitesse et ma percussion. Le type brasse de l’air alors

que je multiplie les touches sans les appuyer. Lorsque j’enlève

les gants, je me mets au banc et pousse un peu de fonte puis

finis par une série d’abdos. Je gagne les douches, encore alerte.

Lorsque je reviens, le coach discute avec mon oncle.

- Il a fait du bon travail le petit aujourd’hui, faut qu’il

continue comme ça et il sera en pleine forme pour son combat.

Y a rien de plus dangereux qu’un boxeur heureux de boxer.

Mon oncle me regarde et, l’espace d’un instant, je vois

un sourire timide s’esquisser sur ses lèvres.

Sur le chemin du retour, je me cale confortablement et

me laisse bercer par la musique qui s’échappe de l’autoradio.

J’aimerais que le véhicule ne s’arrête pas, j’aimerais garder cette

sensation, laisser mon cerveau docile et mon corps meurtri reposer

sur le siège. Mais mon oncle coupe le son pour me demander :

- Tu voulais boxer aujourd’hui, hein ? Comment ça se fait

que ça te soit revenu subitement ?

- Je ne sais pas tonton. Je ne sais pas…

- J’ai eu ta mère au téléphone aujourd’hui… Elle s’inquiète

pour toi, elle m’a dit qu’hier tu t’étais énervé contre un ami à elle.

- C’est faux, je réponds d’une voix lasse, pour montrer

que je n’ai pas envie de parler de ça.

Mais il poursuit.

- Tony, ce n’est pas le moment de déconner avec ta mère,

elle ne va pas bien en ce moment et…

- Dépose-moi ici, je continuerai à pied.

- Tony, écoute-moi bien, tu vas…

J’ouvre la portière, alors qu’on arrive sur l’avenue Jean-

Jaurès.

- Tony, ça ne va pas ?

Il tend son bras pour refermer la portière mais je lui bloque

de la main gauche. La voiture ralentit subitement. Concert de

klaxons derrière.

- Putain Tony, arrête tes conneries !

Je referme la portière, la voiture reprend de la vitesse.

- C’est toi qui vas m’écouter, je ne veux pas parler de ça.

Si ça te pose un problème arrête-moi ici.

- Tony, t’es vraiment un cas ! Comme ton daron.

Je remonte le volume de l’autoradio et ferme les yeux.

Ma mère dit que je ressemble à mon père. Elle est tombée

enceinte de lui à 17 ans. Et puis il s’est barré et elle s’est

retrouvée comme une conne avec moi. « Faire un gosse avec

un gitan, quelle idée de merde ! » C’est ce que mon oncle m’a

répété toute ma vie.

Je n’ai pas toujours habité ici. Jusqu’à mes 11 ans, je vivais

dans un petit appartement dans le 10ème arrondissement de Paris.

Mais ma mère a perdu son travail et n’en a jamais retrouvé un.

Mon oncle nous a pris en charge. Déménagement derrière la

porte de la Chapelle. Puis au nord d’Auber. Toujours au milieu

des blocks. Le choc. Le premier jour d’école là-bas, je suis rentré

avec le nez en sang. Ma mère, abrutie par les médocs, se

foutait que son fils prenne des trempes. En fait, avec le recul,

je crois qu’elle ne s’en rendait même pas compte. J’avais beau

être très grand pour mon âge, je me faisais systématiquement

masser les joues par la bande des sales gosses du quartier. De

vrais salopards qui jouaient déjà les caïds, issus d’authentiques

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familles de cas sociaux : pères en prison, frères obsédés par la

fixette au point de braquer le tabac du coin avec une hache,

mères et soeurs dont les semaines étaient rythmées par les visites

aux parloirs. La zone pour de vrai, sans sas de décompression.

Tous les soirs à chialer seul dans ma chambre, jusqu’à ce que

mon oncle remarque, un jour, mon visage tuméfié. Il ne dit

rien à ma mère et se contente de me glisser une petite tape à la

joue en me murmurant à l’oreille : « Ça va aller bonhomme. »

Le lendemain, il me fait enfiler un short et des baskets.

Il dit qu’il va m’emmener quelque part. J’essaye de savoir où

mais il ne répond pas. On monte dans sa camionnette. On roule

quinze minutes. On s’arrête devant un grand bâtiment, isolé

sur le bord de la route. Mon oncle me fait descendre et me dit

de l’attendre pendant qu’il va garer la voiture. Seul devant une

grande porte en acier, j’entends des cris étouffés, accompagnés

de bruits d’impact sourds. Je commence à baliser. Mon oncle

me rejoint, me passe une main dans le dos, comme pour être

sûr que je ne recule pas et ouvre la porte. La salle est assez

grande. Il y a deux rings sur la gauche, des sacs de frappe sur la

droite. Je vois une dizaine de mecs faire de la corde à sauter à

toute vitesse, avec la grâce de danseurs. La corde vient chaque

seconde caresser la pointe de leurs pieds sans qu’ils ne paraissent

manifester une quelconque importance à cet exercice. Je me fige

dans un coin et regarde mon oncle aller parler à un type près du

ring, qui a une casquette sur la tête et un sifflet autour du cou.

Mon oncle revient me voir et me dit :

- Tu vois le monsieur là-bas Tony, c’est un ami à moi.

C’est lui qui dirige tout ici. Tu vas faire ce qu’il te dit. Je reviens

te chercher tout à l’heure.

Je sens une boule se former au fond de ma gorge mais,

avant que j’aie pu répondre quelque chose, mon oncle est déjà

parti. Je reste là, à fixer mes pompes.

- Eh petit, viens voir ici.

L’ami de mon oncle donne des directives à un boxeur sur

un ring. Je me plante devant lui. Il enlève sa casquette, dévoilant

un crâne chauve, et lisse sa moustache. Il est plus âgé que mon

oncle mais il est plus imposant physiquement. Je sais que peu

d’hommes aimeraient se battre contre lui. Aucun en réalité.

Il me dévisage un instant et me sourit :

- Alors c’est toi le neveu ? Écoute mon garçon, tu vas

courir un peu pour t’échauffer. Tu fais des tours de salle jusqu’à

ce que je te dise d’arrêter. Commence à la sonnerie.

Alors qu’il finit sa phrase, ses yeux viennent se fixer au

mur, pas sur l’horloge qui indique l’heure mais sur une autre, à

côté, cerclée de plastique blanc. Ses aiguilles avancent si rapidement

que je ne sais pas si elles ont un quelconque rapport avec

le temps. Pas le loisir de comprendre, un tintement métallique

retentit dans la salle. Tout le monde arrête son exercice, les

cordes cessent de fendre l’air tandis que j’entame ma course,

longeant les murs de la salle d’une foulée déterminée. Je sens

mes joues rougir lorsque je croise le regard des boxeurs qui

m’observent, amusés, en enfilant des bandes autour de leurs

poings. Une nouvelle sonnerie retentit. Les autres boxeurs

se mettent à marteler les sacs de frappe. Deux enfilent des

casques et montent sur le ring. J’observe tout ça en décalé, au

rythme de ma course effrénée. Mes jambes sont lourdes, mes

chevilles meurtries par mes fréquents changements de directions.

J’ai envie de tout arrêter, de poser mes mains sur mes genoux,

d’avaler de l’air jusqu’à ce que mon rythme cardiaque diminue.

Je n’entends même plus le bruit du gong et l’entraîneur

doit s’y reprendre à deux fois pour me faire arrêter de courir.

Il me fait un signe, je viens vers lui.

- Petit, prends une corde là-bas. Tu démarres à la sonnerie.

Impossible de faire passer cette putain de corde sous mes

pieds sans que je ne saute haut, pliant les genoux et retombant

sur le sol avec une telle brutalité que le choc fait résonner toutes

les articulations de mes jambes, brutalisant mes rotules. Les yeux,

sans cesse, sur l’horloge. Putain quand est-ce que ça s’arrête ? Le

coach surprend mes regards. Je détourne les yeux, honteux, et

essaye de me concentrer à nouveau sur mon effort. La cloche

vient enfin retentir.

- T’as un protège-dents ?

Je fais non de la tête.

- Tant pis. Y a des gants dans l’armoire là-bas, va en

mettre une paire.

Je m’exécute au pas de course et reviens vers le coach,

avec les gants sous le bras.

- C’est quoi ton prénom ?

- Tony.

- Tony, tu vas bouger dans le vide avec Moussa.

Je connais Moussa de vue, parce qu’il habite dans le même

immeuble que moi. Moussa doit avoir quelques années de plus

que moi. Les muscles sont déjà dessinés sur ses bras sombres.

J’enfile maladroitement les gants, serre les liens avec mes dents.

Je suis mon partenaire jusqu’au ring, il passe entre les cordes

avec aisance alors que j’ai du mal à le suivre. La cloche sonne,

Moussa me tend son gant et marmonne quelque chose, gêné

par le protège-dents. Je comprends que je dois taper sa main

quand je suis prêt. L’opposition démarre, Moussa tourne autour

de moi, ses coups partent vite. J’essaye de me défendre mais suis

incapable de le toucher. Mes bras barattent l’air. D’inoffensifs

moulinets. Il sourit en me voyant me débattre et me chasse

d’un coup sec, bras tendu. Je baisse la tête et me penche en

avant. Son poing s’arrête juste devant mon nez. J’entends sa

voix, entravée par le protège-dents :

- Te baiche chamais. Nez et menton… Chest fini après.

On se remet à bouger, le temps pour moi d’en prendre

une méchante, en pleine pommette gauche. Je ferme les yeux

et le sens approcher. Instinctivement je ramène mes bras devant

mon visage. Je le sens qui martèle mes gants mais il ne trouve

pas la faille. Je pense tenir bon jusqu’à ce qu’il descende et me

frappe au foie. Le coup me sèche, je cherche à m’écarter. Moussa

me suit. La cloche retentit. Je me laisse tomber sur les fesses.

Moussa délace ses gants, enlève son protège-dents et me dit :

- Ne ferme jamais les yeux, après tu ne sais plus où t’es.

T’as bien protégé ton visage mais pas ton ventre. Les coudes

toujours collés, jamais sortis.

Je secoue la tête frénétiquement pour lui montrer que j’ai

compris. Mais il s’en fout, me tourne le dos et quitte le ring.

En me relevant je m’aperçois que la salle s’est vidée. J’ai envie

de vomir. J’essaye de respirer lentement et de me concentrer

sur autre chose. Il reste juste quelques types qui font des séries

d’abdos sur une planche. Après m’être débarrassé de mes gants

et les avoir rangés, je m’installe sur une planche libre, et copie

leur mouvement. Je pensais que ce serait facile, mais alors que

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je remonte le plan incliné, j’ai l’impression que mes entrailles

se déchirent. Un vieux me voit galérer et me dit :

- Hé petit ! Ramène-les mains sur tes pecs… Comme ça…

Et regarde en haut, tu vas te baiser la nuque sinon. Commence

par des petites séries de dix.

Je m’exécute et débranche mon cerveau. Le mal dans mon

ventre se dissipe et il n’existe plus rien autour de moi.

- T’es encore là ?

Je m’arrête, m’esquinte la nuque pour pouvoir voir derrière

moi. Le coach enfile son manteau. Je me rends compte

que la salle est vide. Je ne sais pas quoi dire. Je m’empresse de

me relever. Mon t-shirt est trempé.

- T’as faim toi, bonhomme.

Il sourit.

- Ton oncle ne vient pas te chercher ?

- Si, si, je m’empresse de répondre. Il m’a dit de l’attendre.

- Ouais, mais là je ferme la salle. Ma femme m’attend.

Tu vas devoir l’attendre dehors.

- OK, OK.

Le coach me tape sur la joue et me dit :

- C’est bien mon gars, c’est bien pour une première fois.

Tu reviens demain, même heure ? Mais prends des affaires de

rechange, t’iras à la douche, tu vas attraper la crève si tu continues

comme ça.

Je fais oui de la tête. Je lui tends une main tremblante.

Il la regarde.

- C’est normal, ça fait toujours ça la première fois.

T’inquiète pas, à ce rythme d’entraînement, elle ne tremblera

bientôt plus.

Il serre enfin ma main.

- Allez, à demain.

Dehors, j’attends mon oncle quelques minutes, assis sur le

trottoir. Je sens tout mon corps alerte mais prêt à céder, à chaque

instant, à un délicieux engourdissement. Je respire mieux, je ne

suis plus gêné par ce corps trop grand pour mon âge. Putain

je pourrais sauter partout, comme un taré. Mais je me force à

rester sérieux, à faire le dur, mâchoires serrées.

Le véhicule s’arrête à mon niveau. Je monte.

- Excuse-moi, je suis à la bourre, un truc à faire à la

dernière minute. Alors, ça s’est bien passé ? me demande mon

oncle, sur un ton enthousiaste.

- Ça va, ça va…

- Ça t’a plu hein ?

Saloperie de sourire.

- Aaaaahh.

Il m’enfonce un doigt dans les côtes. Je ris avec lui.

Je rentre chez moi en montant les sept étages à pied,

à toute vitesse. Sous la douche, je vide le ballon d’eau chaude,

me sèche puis enfile un t-shirt et un jogging en coton. Ma mère

n’est pas là. Elle m’a laissé un mot me disant qu’elle est sortie,

qu’elle m’a fait des pâtes que je n’ai plus qu’à faire réchauffer. Je

me jette sur le repas, le fait passer avec un litre de flotte et file

au lit. Les yeux ouverts dans le noir, je n’ai qu’une seule envie :

dormir, pour demain recommencer.

Fin du film. La bobine tourne sur du vide. L’écran devient

blanc, le son grésille. Insomnie. Pas dans une suite du Cesar

Palace mais dans une tour, à Aubervilliers. Je me redresse, m’assois

sur mon lit, me frotte les paupières énergiquement. Je sais que

je ne parviendrai pas à m’endormir. J’enfile un jean, un gros

pull à col roulé, un sweat à capuche par-dessus et une vieille

paire de baskets trouées. Je quitte la cité à pied. Je croise les

deux, trois galériens qui restent sous le porche à écouter du son

sur leur portable en fumant des pilons. J’accélère la marche et

dix minutes plus tard, je suis devant le pavillon de mon oncle.

Je sors le trousseau de clés de ma poche et ouvre le garage.

J’allume la lumière. Ma moto est là, une Yamaha YZ 250, sans

plaque, rachetée à des mecs du quartier. C’est la seule chose

à laquelle je tiens. Mon oncle le sait, ferme les yeux là-dessus,

me laisse la planquer chez lui, et se contente de gueuler un peu

lorsque je roule avec. Je me fais souvent des virées, à fond, sur

le périph’ et dans Paris. Et cette nuit, j’en ai vraiment besoin.

Mes mains effleurent le guidon, machinalement, et je me sens

de suite apaisé. Je reste là dans le noir à m’imaginer prendre

les premières courbes, à passer les vitesses, jusqu’à la première

accélération et le début de mon rodéo urbain.

Je saisis mon casque, posé sur l’armoire où mon oncle

range ses outils, et sors lentement la moto, sans la démarrer. Je

rabats la porte du garage mais ne la verrouille pas. Je marche

à côté du cross, comme un enfant accompagnerait son vélo.

Une fois assuré d’être assez loin pour ne pas réveiller mon

oncle, j’enfourche l’engin et le démarre. Le bruit me retourne

les oreilles et vient vriller le silence de la nuit. C’est parti.

La fin de la rue arrive plus rapidement que prévu, et j’envoie un

dérapage dans le premier virage. Je sens l’odeur de gomme qui

vient brûler sur l’asphalte alors que je fonce, droit sur Paname.

La sensation de vitesse s’atténue lorsque j’entre sur le périphérique.

Peu de voitures entre lesquelles je passe des wheelings

sous les yeux des automobilistes choqués. J’oublie la Porte de

la Villette. Le compteur s’emballe et je décide de sortir à Porte

de la Chapelle, me rappelant que le combat est pour bientôt.

Je ralentis mon allure jusqu’à rouler normalement une fois Max

Dormoy passé. Je descends ainsi jusqu’au 10ème, préservant mes

nerfs pour le feu d’artifice final. À Strasbourg Saint-Denis, les

putes asiatiques racolent des deux côtés du boulevard, un clochard

dort sous l’Arche, entouré de pigeons, un type bicrave le

caillou près du KFC, faisant l’article au passant, capuche sur

la tête, sûrement enfouraillé pour éviter de se faire braquer par

un tox en pleine crise de manque. Le feu rouge m’arrête sur

le boulevard Bonne-Nouvelle. Je regarde devant moi en me

disant qu’il y a sûrement des types de mon quartier en train

de se faire une crêpe dans le coin. Je souffle un grand coup et

me tiens près à partir. L’accélération me décroche du sol, pas

besoin de voir le compteur, je sais que j’approche des 100. Le

boulevard Poissonnière marque mon entrée dans la quatrième

dimension, des formes, striées par les lumières de néons, qui

s’étiolent sous mes yeux. Je vois du bleu à ma droite, au niveau

de la rue Montmartre, et il me faut quelques secondes, le temps

de ralentir et de laisser le bruit du gyrophare couvrir un instant

le rugissement du moteur, pour comprendre que les flics me

prennent en chasse. Je ralentis légèrement, les laisse gagner

quelques mètres et remets les gaz au niveau du McDo. Je grille

le feu, évite de justesse une voiture, m’engage sur le boulevard

Haussmann, dérape et prends à contresens la première rue à

droite. Je sais que les flics ne me suivront pas en voiture en sens

interdit. Trop dangereux pour eux. Je me colle le long de la voie

de bus, ébloui par les phares des voitures qui arrivent en face.

Je ralentis, monte sur le trottoir, traverse la rue La Fayette au

rouge sous les coups de klaxons des autres chauffeurs hallucinés,

et reprends de la vitesse dans la montée qui mène à Pigalle.

Je sais que j’ai un temps d’avance sur les schmidts et qu’il faut

que j’abandonne ma moto rapidement, parce qu’ils s’attendent

à me cueillir à Pigalle. Je vois quelques rades ouverts, des gens

devant, verre et clope à la main, qui parlent fort. Je gare la moto

sur un trottoir, derrière une camionnette pour ne pas qu’elle

puisse être vue de la rue, et repère un bar pourri. J’entre, jette

un rapide coup d’oeil à la salle, personne, à part un pilier au

visage couperosé qui semble dormir sur le zinc, à côté d’un

ballon de rosé. Je m’installe au comptoir, pose mon casque par

terre et demande un Coca.

Assis sur le tabouret, j’éponge mon front, trempé de sueur,

d’un revers de main. Le barman m’apporte ma boisson puis se

remet à essuyer les verres, les yeux rivés sur une petite télé qui

retransmet le résumé d’un match de foot. J’ai une telle tremblote

que je dois me concentrer pour ne pas renverser ma boisson

à côté de mon verre. La première gorgée me fait du bien et le

froid dans ma gorge semble chasser lentement l’adrénaline de

mes veines. Je me détends, et, sans pouvoir le vérifier, je suis

sûr qu’un petit rictus satisfait s’affiche en gros sur ma gueule.

Mais je sais aussi que j’ai fait le con, qu’il est tard et que je dois

rentrer, sinon je serai à la ramasse à l’entraînement. Je ne me fais

pas de soucis pour les keufs. Une fois les quartiers nord atteints,

il ne peut plus rien m’arriver. Et sur une si courte distance,

ils n’ont aucune chance de m’arrêter. Je règle ma conso et sort.

Sur le trottoir d’en face, je vois des jeunes qui font la queue

devant une entrée gardée par deux grands blacks. Des fêtards

en sortent, tous bourrés, et viennent se griller une clope sur le

trottoir tandis que d’autres entrent. Putain de va-et-vient. Des

vagues de sons, chargées de lourdes basses, s’échappent dans

l’air. Ça a l’air d’être le bordel à l’intérieur. C’est ça la vie des

types de mon âge ici, je pense en me dirigeant vers ma moto.

- Tu veux d’la coke ?

Je me retourne, en pensant qu’on s’adresse à moi, mais la

voix vient du trottoir d’en face. Je vois une jeune fille, en robe

de soirée, encerclée par deux types, de vrais lascars, blousons

en cuir, jeans serrés et sales gueules.

- Tu ne veux pas venir avec nous ? Allez fais pas ta timide !

La fille ne dit rien, elle a l’air terrifié. Elle a dû boire un

peu, s’éloigner de ses amis pour passer un coup de fil et voilà.

Paris la nuit, tout part en couilles si vite. Et maintenant les

types se collent contre elle, elle sanglote :

- Laissez-moi, s’il-vous-plait…

Je traverse la rue. Le premier mec me remarque trop

tard, le casque vient s’écraser sur sa gueule et à l’impact, j’ai

l’impression que toute la rue a entendu son nez se casser. Je ne

laisse aucune chance au deuxième, lui envoie un chassé dans le

ventre, laisse tomber le casque à terre, et, alors qu’il est encore

plié en deux, je viens le soulever du sol d’un uppercut du droit.

Du sang partout, les gens devant la boîte commencent à appeler

les videurs. La fille se met à gueuler.

- Viens !

Elle ne réagit pas. Les videurs ont vu la scène.

- Allez viens !

Les videurs s’approchent. Je la prends par le bras, fermement,

et fonce vers la moto.

- Allez monte. Putain arrête de chialer et monte !

J’ai gueulé. Elle me regarde, les yeux embués. Elle a peur.

- Putain, dépêche-toi. Fais-moi confiance merde.

Pas de réaction.

- Laisse tomber.

J’enfile mon casque et démarre la bécane.

- Attends !

Elle monte finalement derrière moi et on démarre à fond,

au moment où les deux videurs de la boîte foncent sur nous. Je

crame quelques feux puis reprends une allure normale. Je roule

un moment, sans savoir où aller. Je stoppe la moto et pose un

pied à terre :

- T’habites-où ? je gueule pour couvrir le bruit du moteur.

Je ne comprends pas la réponse et lui fais répéter. Elle

finit par hurler :

- Dans le 7ème.

- Invalides ?

- Oui, enfin plutôt École Militaire.

- Quoi ?

- École Militaire.

- Connais pas, tu m’indiqueras.

Je lui ai mal parlé. J’essaye de me rattraper.

- Ça va ? Sûre ?

Je lui envoie un sourire, par-dessus mon épaule. Elle ne le

remarque pas, les yeux verrouillés vers le sol, les mains enserrant

ses épaules, elle grelotte.

- T’as froid ?

Je ne sais même pas si elle m’entend. Je coupe le moteur et

lui dis de descendre. Je retire mon sweat et lui tend. Elle l’enfile

balancé.

maladroitement et remonte derrière moi. Je me retourne vers

elle et tends une main vers son visage. Elle est pétrifiée, tandis

que je rabats la capuche du vêtement sur sa tête, comme on le

ferait à un enfant. Elle a l’air joli, je suis même certain qu’elle

l’est mais je ne veux pas la dévisager trop longtemps.

- Comme ça si les flics nous croisent, ils croiront que t’as

un casque. Je suis désolé pour ta coiffure.

Elle ne répond rien et je me sens obligé de dégager les

cheveux qui s’emmêlent devant ses yeux rougis par les pleurs.

Je me redresse sur la moto et frissonne, je conduis en t-shirt. Ce

n’est qu’en redémarrant qu’elle se cramponne à moi de toutes ses

forces. Sentir ses ongles enfoncés dans mes côtes me réchauffe.

Mais pourquoi je fais ça au juste ? Dans le 7ème en cross !

Je vais l’arrêter là, à la prochaine. Non. À une station de taxis. Et

puis nique sa mère ! Ils doivent tous dormir ces enculés, derrière

leurs grandes grilles et leurs caméras de surveillance. On passe

la Concorde sans encombre, le pont, le quai d’Orsay. Putain,

si je m’en sors, je range la bécane pour un bon bout de temps.

L’esplanade des Invalides nous accueille, fêtant notre arrivée en

pointant ses lumières et ses canons sur nous. Paris c’est quelque

chose, même sur un cross boueux qui a été échangé contre une

poignée de billets froissés. Je continue la route, tout droit. Je

ne sais plus où aller. Je lui fais comprendre en lui gueulant un

truc. Le moteur couvre ma voix mais elle a dû comprendre. Elle

me montre la direction à suivre d’un bras tendu, frôlant mon

épaule. On arrive devant un grand bâtiment éclairé. Son bras

pointe la gauche. Tard. Je prends le virage au dernier moment.

Elle ne sait pas se tenir sur une moto. On manque un lampa

daire à quelques centimètres. Elle crie, à contretemps, alors que

la chute est évitée.

- Préviens-moi plus tôt putain !

- Là… là… Arrête-toi.

Quelques mots criés à mon oreille, que je crois comprendre.

Je ralentis l’allure et monte sur le trottoir. Elle m’indique

une porte cochère en face de laquelle je m’arrête. Je pose les pieds

à terre et immobilise la moto pour qu’elle puisse descendre. Je

sens un frisson dans mon bas-ventre alors qu’elle effleure ma

braguette en retirant ses mains de ma taille. Je tourne la tête,

juste le moment de voir sa courte robe blanche se retrousser sur

le bas de ses fesses alors qu’elle descend dans une contorsion

malhabile. Je détourne les yeux, avance un peu la moto, coupe

le moteur, mets la béquille et en descends. Lorsque j’ai fini de

retirer mon casque, la fille se tient devant moi. Elle est vraiment

jolie. D’une beauté simple. Une taille fine, de longues jambes,

des cheveux blonds aux racines foncées, qui tombent bas dans

son dos. Je marche vers elle, un peu gêné. Elle a des yeux très

sombres et me regarde comme si j’allais lui en mettre une sur

la gueule.

Elle ne se calme pas. Je lui prends les mains, maladroitement.

Je me rends compte que je ne sais pas tenir une femme.

Elle laisse quand même tomber sa tête sur mon épaule. Tous

mes muscles sont contractés, je déteste qu’on me touche. Mais

je n’ai pas envie que ça s’arrête. Elle s’est faite agresser, vient

de faire un raid en moto à travers Paris, sans casque, avec un

inconnu, ça fait beaucoup pour un seul soir.

Elle défait son étreinte et se redresse lentement. Elle est

vraiment jolie.

- Je suis désolé, c’est juste que…

Je pose une main en l’air, en signe d’apaisement.

- Aucun problème. Tu n’as pas à t’excuser.

Elle essaye de me sourire, quelques larmes coulent encore

de ses yeux.

- Je te jure que demain, tu n’y penseras plus.

- Merci c’est gentil.

- Non, c’est vrai. Des connards, il y en a partout. Une

bonne nuit de sommeil et tu verras, la vie continue.

- Non, non… Merci, pour tout à l’heure.

- Ah. Bah de rien, c’est… C’est normal.

La seule chose que j’espère à ce moment-là, c’est de ne

pas avoir l’air d’un con.

- Bon bah, je vais y aller.

Elle ne pleure plus du tout. J’essaye de savoir ce qu’elle

attend de moi. Je crois qu’elle voit que j’ai du mal à décrocher

mes yeux de ses lèvres.

- Bonne, bonne nuit alors.

Je me reprends.

- Ouais, ouais bonne nuit.

27

Elle avance à reculons vers son entrée, se retourne, tape

le code. Le sale bruit de la serrure qui se déverrouille. C’est fini.

- Hey… Si tu veux… je suis souvent à la boîte là… comme

ce soir. Si jamais tu passes. Tu demandes Clara.

- OK, OK. Je passerai, promis.

- Cool ! Au fait, comment tu t’appelles ? Je suis désolée

je t’ai pas demandé, ce n’est pas très…

- Tony.

- Tony ?

Saloperie de prénom.

- Ouais.

- Bon bah, à bientôt j’espère. Et merci encore Tony.

Là c’est vraiment la fin.

Le trajet du retour est un délice. Je fais la route tranquille

sans penser une seule fois aux condés. Clara qui chiale, qui essaye

de me sourire, qui me demande mon prénom. J’imagine des

trucs. J’essaye de calmer ces pensées. J’ai honte. C’est quoi cette

idée à la con ? Je ne l’ai pas touchée cette fille. Je ne la toucherai

jamais. Pourtant j’ai passé une bonne soirée. Elle s’arrête aux

portes de Paris. Arrivé dans la rue de mon oncle, je roule au

pas puis coupe le moteur et m’aide de mes pieds pour rentrer

la moto dans le garage. Je mets la béquille, enlève le casque.

Je reste là, debout, une minute, peut-être deux.

Je rentre chez moi à pied. Ambiance cité, encore et encore.

On n’y voit pas grand-chose. Une lumière sur mille fonctionne

ici. Mon hall est silencieux. J’appelle l’ascenseur. Il ne s’ouvre

pas immédiatement. En l’entendant se mettre en marche,

je sais qu’il doit être en haut de l’immeuble. Ce sera l’escalier.

Ça m’achèvera.

- Alors Tony, on fait le mur ?

Je sursaute. Je pensais être seul. Il a dû entrer juste derrière

moi et attendre ce moment pour parler.

- Ouais, c’est ça Moussa. T’as tout compris. Qu’est-ce

que tu fous encore debout toi ?

- Je n’arrive pas à dormir.

J’allume la lumière dans les communs et monte les premières

marches.

- Tu ne veux pas discuter un peu ?

Je me retourne.

- Franchement Moussa, je suis crevé…

- Ça approche hein ? Dans un mois, c’est ça ?

Je suis surpris. À part mon coach et mon oncle, c’est la

seule personne à connaître la date exacte de mon combat.

- Ouais, ouais, c’est ça.

- T’as vu ? Je n’ai pas oublié.

- Bonne nuit Moussa.

Il ne dit rien. Je monte les escaliers. Arrivé au premier

étage, je jette un coup d’oeil derrière moi. Moussa est en bas.

Il sourit. Laisse tomber Tony, va te coucher.

Les clients viennent chercher leur dose dans une tour isolée

des autres. C’est comme au supermarché. En dix minutes, quinze

au max, vous trouvez. Un premier rabatteur et vous finissez dans

la tour, entouré de mecs cagoulés et enfouraillés. Vous passez

commande, un type prend votre oseille, et vous indique un

escalier. Vous montez quelques étages et au bout d’un moment,

l’escalier est barricadé, bloqué avec des barrières, des caddies, des

planches de bois. Votre dose vous attend derrière la rambarde,

tendue par une main anonyme. Le seul problème, c’est que

quelques familles vivent en haut, dans ces étages transformés en

zone franche. Il y a trois semaines, il y a eu le feu dans la tour à

côté. Rien de grave, le genre d’incident qui arrive de temps en

temps. Deux familles sont mortes. Douze personnes au total.

Intoxiquées parce qu’elles ne pouvaient pas sortir de chez elles.

C’est con hein ? Je crois qu’ils ont eu droit à un article dans Le

Parisien. Une belle gloire posthume. Moussa gère l’ensemble

du trafic de came sur la cité. Et j’espère que, si à 6 heures du

matin, il est encore debout, à traîner en bas de chez moi, c’est

parce que les visages d’immigrés en train d’étouffer l’empêchent

de trouver le sommeil. Je dois être un grand naïf, après tout.

Je rentre en essayant de ne pas faire de bruit. Je me déshabille

et me brosse les dents dans la salle de bains. Le miroir

me renvoie l’image d’un homme satisfait. Arrête ça putain.

Dans mon lit, lumière éteinte, je sens enfin la fatigue venir.

J’imagine la fille allongée à côté de moi. Et puis je vois la salle.

Je n’y viens pas depuis longtemps mais je me suis déjà

musclé. J’ai étalé un gros qui voulait me piquer mes baskets

devant l’école. J’ai eu peur, alors je me suis mis en garde et

j’ai tapé, en gardant les yeux ouverts. Je continue de prendre

des trempes, mais comme je me défends, on me cherche de

moins en moins. J’ai plus d’assurance. Je crois savoir boxer alors

que je ne sais rien. Lorsque je mets les gants ce soir-là, je me

sens en forme. Le type en face de moi est à la rue. Et puis ça

arrive d’un coup, la crampe, en plein round, à la jambe gauche.

Le temps de comprendre et j’en prends une derrière l’oreille.

On n’a pas mis les casques. Je ne sens rien. Du moins pas au

début. Seulement la sensation d’avoir quitté mon corps pour

me poster dans un coin du ring et de me regarder, en train de

recevoir les coups, au ralenti. Les sons paraissent lointains.

Ça dure deux secondes. Et après, la stéréo fonctionne à nouveau,

les coups pleuvent à toute vitesse, meurtrissent la chair.

Je m’abrite derrière mes gants, tant bien que mal. J’ai envie

de vomir. Je tente de me dégager en envoyant une droite. Elle

est si lente que j’ai l’impression d’avoir passé un coup de fil à

mon adversaire pour lui dire de se planquer. Ce n’est qu’un

entraînement. Je peux lui demander d’arrêter pour aller étirer

ma jambe douloureuse. Mais je passerais pour une lopette, qui

prend une branlée et s’invente une crampe pour sortir du ring.

Alors je subis, jusqu’à la sonnerie. À ce moment je m’assois par

terre et tend ma jambe, pour l’étirer. Mon mollet n’est qu’une

boule violacée qui refuse de se dégonfler. Le coach a dû voir la

scène, puisqu’il vient vers moi, me prend la jambe, et me dit

de me laisser tomber en arrière. La douleur cesse, peu à peu.

- T’as souvent des crampes ?

- J’en sais rien.

- Faut boire plus, Tony. T’as compris ?

- Oui, oui.

Il me regarde d’un air sévère, puis me lâche un grand

sourire.

- Et de l’eau, pas du whisky !

Mon oncle est occupé, il ne peut pas venir me chercher.

Je rentre à pied, une demi-heure de marche après un entraînement

épuisant. Je me souviens du trajet, changeant mon sac d’épaule

pour ne pas trop souffrir. Je suis jeune mais je gamberge. C’est

là que je comprends pour la première fois que j’ai une prédisposition

pour ce sport, sans doute plus mentale que physique.

Je sais que mon talent est mineur, la preuve, je suis le seul à en

avoir conscience. Mais je sais que si je veux faire quelque chose

dans ma vie, je dois me consacrer à ça à fond. Laisser tomber

tout le reste. Je sais que je ne deviendrai jamais millionnaire, et

je m’en fous pas mal. Je veux juste qu’on reconnaisse ce que je

vaux, comme étant supérieur. Je le vois bien au collège. Certains

sont bons en cours, d’autres plaisent aux filles… Moi je n’ai

que la boxe et je dois m’y consacrer.

Je ne pense plus à Clara et m’endors paisiblement.

- Ça va ?

Elle ouvre la bouche mais les sanglots la frappent en

premier et la cassent en deux. Elle se met à pleurer et réfugie

son visage entre ses mains tremblantes.

- Ça va aller, c’est bon, t’es chez toi maintenant…

Elle pleure toujours.

- Calme-toi, calme-toi…