Lundi

« Enchanté. » Il avait dit ça par principe. Il savait se montrer guindé.

- On s’installe, vous permettez ?

Les contrôles à l’entrée l’avaient mis mal à l’aise. Papiers, vérifications diverses, portillons électriques : des manières d’inquisiteur, la politesse en plus. Malgré le luxe évident, malgré les sols briqués, les tentures plus rouges qu’une couperose endurante, les fenêtres donnant sur un jardin savam­ment entretenu, les tapis tout ébouriffés de propreté vivante, le lieu sentait la naphtaline, il était parcouru par des bourrasques d’air stagnant, le souffle du révolu. Une vieille irrégularité qui se maintenait, là, entre la Concorde et les Invalides, avec ses colonnades, ses drapeaux et sa légitimité goguenarde. Dans les couloirs, les salles, partout, des assistants trottinaient derrière leur député d’employeur, fiches à la main, zézaiement et mèches blondes, le tac tac tac des talons sur le parquet verni, le pas lourd des vieux de la vieille qui ont tout connu sauf la prison, les voix qui s’entrechoquent sur les murs bien trop éloignés les uns des autres, les journalistes à l’affût. Lui aussi était blond, mais dépourvu de mèches, il était journaliste, mais c’était par erreur, le pas alourdi par l’absorption d’une entrecôte ; du moins il était là, ça c’était indéniable. Il déplia son trépied, y fixa la caméra HD récemment acquise par l’agence qui l’employait, installa deux mandarines, les recouvrit de calques pour adoucir leur lumière explosive, les déplaça, les remit à leur place, n’en conserva finalement qu’une. Le patron de l’agence se tenait à côté, commentant dans sa barbe ses moindres faits et gestes. Un vrai moniteur d’auto-école. Il parlait dans le vide pour occuper l’espace, tandis que le ministre encastré dans un fauteuil Empire en velours vert acquiesçait sans com­prendre. Patron ou pas, il n’était qu’un figurant dans la cour républicaine, on ne le connaissait pas, ou peu, ou trop : ses avis résonnaient comme des échos sans suite.

Au moment d’accrocher l’émetteur au veston du ministre, dans cette intimité subie de part et d’autre, le journaliste sentit une légère émotion lui parcourir le corps, un mouvement de recul, l’odeur d’une sueur trop propre ou d’un adoucissant teinté d’Aqua Velva qui lui froissa les nerfs ; et puis il se reprit.

- Ahah, le jeune homme est penaud devant la République, dites donc !?

- J’ai eu peur de vous pincer.

Elliott Perez avait trente ans. Un âge où, d’habitude, on en a fini avec les « jeune homme » et autres « petit gars ». « Vous pouvez me dire quelque chose, que je teste les niveaux ? » « Tu sais, petit gars, avec l’âge, tu prendras de la bouteille. » Les niveaux étaient bons, on pouvait envoyer, d’ailleurs, on envoya ; ah, non pardon : restait à régler la balance des blancs. Le ministre en profita pour s’extirper tant bien que mal de son siège impérial et répondre à un coup de téléphone personnel. Ils surent que c’était personnel parce qu’avant de s’isoler, le ministre avait déclaré : « Vous m’excusez une minute, c’est personnel. »

Des deux côtés de la pièce, des huissiers à moustache imitaient de droiture les portes en acajou et ne les quittaient pas pour mieux faire valoir la ressemblance. L’attaché-case coincé entre ses bras inoccupés, la dircom s’apprêtait perpétuelle­ment à partir. Une main sur l’oreille, l’autre devant la bouche, le ministre distillait des mots de gravité face aux fenêtres translucides où il parvenait tout de même à se voir important.

« Tu attaques tout de suite sur les mutuelles qu’on évacue le sujet », lui glissa le patron. Ils avaient dû mentir pour obtenir cette interview. Trop heureux de savoir qu’une agence de presse, fût-elle de troisième zone, s’intéressait au grand projet défendu par le ministère du Travail, le cabinet avait remué ciel, terre et agenda pour leur dégoter un créneau de libre lors d’un débat à l’Assemblée. Et tant pis si le sujet réel c’était : Ces Stéphanois qui réussissent, que la production avait vendu après avoir revu par deux fois son devis au rabais à quelque télévision locale en mal de programmation. D’après le séquencier, le ministre du Travail apparaîtrait dans le reportage entre Dominique Rocheteau et Bernard Lavilliers. Du moins attendait-on une réponse « imminente » (quoique toujours reportée) de leurs agents respectifs. « Bien sûr que ça va marcher ! » répétait le patron. Il y avait dans son optimisme un je-ne-sais-quoi de désespérant.

La conversation téléphonique du ministre s’éternisait sans qu’un seul mot de son contenu ne filtre. Elliott Perez essaya de s’imaginer ce qu’un ministre pouvait bien avoir de personnel à dire, mais rien ne lui vint à l’esprit. Il ne s’intéressait pas à la politique, encore moins à ceux qui en vivent. Sa présence en haut lieu était le fruit d’une anomalie anecdotique, une clandestinité consentie, il se voulait trans­fuge. Dans sa poche arrière, il avait glissé une petite feuille contenant une flopée de questions plus ou moins vagues – le fil rouge de l’entretien. Mais la petite feuille devait désor­mais probablement reposer dans un des petits caissons en plas­tique qu’on distribuait à l’accueil pour y placer ses petites clés, sa petite ceinture ou son Luger ; toujours est-il qu’elle lui faisait défaut. Elliott Perez chercha à se remémorer le parcours sinueux, fait d’associations d’idées et de rebonds courts sur pattes, qui devait assurer une transition en douceur entre la passionnante aventure des mutuelles généralisées et le dynamisme exemplaire de Saint-Étienne – mais la charnière centrale de son questionnaire s’entêtait dans l’oubli. Bon. Bah. On aviserait.

Il faisait chaud sous les mandarines.

Tout sourire, épongeant ses mains moites sur les pans de sa veste, le ministre regagna sa place. « Je peux vous accorder… » Jetant un oeil à sa Breitling : « …Un quart d’heure, à peine plus. » Comme embarrassé par sa propre personne, Elliott Perez se déplaça pour entrer dans le champ, écarta les bras de part et d’autre du visage ministériel, les joignit d’un coup sec pour signifier le clap. Puis il retourna à sa place dans un silence total, ajusta le viseur et posa ses questions entre deux balbutie­ments, cherchant ses mots et prétendant connaître son sujet. Rompu à l’exercice, Marc Rouault ne relevait pas même toutes les hésitations du journaliste, se contentant de répondre en fixant le patron qui poussait parfois quelques râles de lassitude. 

Trente minutes plus tard, dans la Fiat Doblo jaune vomi striée d’inscriptions Docuprod qui ronronnait vers Bagnolet, la radio bloquée sur RMC, le traditionnel manège d’après-tour­nage commença.

- Tu comprends, moi, je vous fais confiance, je dirige une entreprise et je dois pouvoir compter sur vous. Par les temps qui courent, ce n’est pas facile. À un moment donné, tes docu­ments de tournage, c’est ta responsabilité, tu ne les perds pas. Tu sais, quand on dirige une entreprise, et je dirige une entreprise, on n’attend pas de ses équipes qu’ils se comportent comme des salariés, on veut de l’engagement, on veut de la passion. À un moment donné, il faut que le déclic se fasse, Elliott, moi, je ne peux pas intervenir continuellement pour sauver l’entretien du naufrage parce que tu ne maîtrises pas tes sujets et que tu ne sais pas mettre l’interlocuteur en confiance, c’est pas pro. Le sujet c’est Saint-Étienne. Toi, tu lui laisses le temps de s’étendre sur les mutuelles dont on se fout éperdument. Le chef, c’est l’inter­vieweur. Là, tu n’étais pas du tout le chef. Nous, on s’investit pour vous former, on veut aussi du répondant, un retour. Moi, je dirige une entreprise, mon objectif c’est que vous dégagiez de la valeur ajoutée. À un moment donné…

À un moment donné, il lui foutrait sur la gueule. Mais pour l’instant, Elliott Perez absorbait les remarques avec la pleine conscience de leur vacuité nombriliste. Figée, la ville défilait. Paris repoussait jour après jour les frontières du bling-bling. Tout d’abord le viiième : un non-arrondissement, un trompe-l’oeil pour touristes à multiples points de fuite où des flics à froufrous gardent tous les trottoirs, où des sous-marques Et Gambetta, bourgeoise comme un deuxième xvème, puis enfin les Lilas, Bagnolet, ses maisons d’artistes à ce point déjan­tés qu’ils ne créent rien : c’était loin, c’était cher, il n’y avait rien à en dire. Et depuis l’Assemblée jusqu’aux banlieues branchées, les mêmes conversations : PEL, argent, crise, et puis crise poli­tique, et ils vont voir ce qu’ils vont voir aux élections, ça va faire mal, très mal. Elles étaient prévues pour le dimanche 14. Elliott Perez s’imagina le jour où la France deviendrait une Pologne touristique, un endroit auquel on ne pense jamais sauf dans les cours d’Histoire. Cette pensée le réjouit.

- J’étais doué, moi, très doué, c’est pour ça que je suis monté assez vite et que j'ai pu réaliser mes propres documen­taires. Mais le talent, ce n’est pas tout ; pour y arriver il faut aussi savoir se prendre en main.

La Doblo rentrée au garage, Elliott sacrifia au rituel du rangement de matériel, extirpa les cassettes, se servit un café. La faune était changeante. Le management familial catalysait le turnover, on entrait ici plein d’entrain, on en ressortait épuisé, inutile, le cerveau concentré sur des pays lointains, le compte à moitié vide. Les stagiaires arrivaient par grappes, on agrégeait les solitudes. Le salaire à la sarbacane concen­trait toutes les frustrations, entretenues par des promesses de lendemains chantants. Ils étaient tous fliqués, des caméras partout dont le patron visionnait en direct les bandes, confrontés les uns aux autres, comparés, jugés, sous couvert d’efforts, de projet englobant, de « on se serre les coudes. » On les choisissait jeunes, ça évitait les rappels à la convention collective. Leur savoir-faire n’était jamais reconnu. L’ambiguïté du discours les rendait fous : il n’y avait pas de prise sur ce mensonge-là, par trop volatile. Les locaux en bois brut, les baies vitrées, les fauteuils en cuir rouge : de l’esbroufe pour clients. Quels clients ?

Elliott était entré chez Docuprod par chômage. Il n’était pas journaliste, seulement cadreur. L’information n’affectait pas sa vie, il suivait l’actualité comme on suit des yeux une fille un peu vulgaire – y a-t-il seulement mieux à faire ? Un BTS en poche et des expériences répétées derrière des comptoirs ne suffisaient pas à éviter qu’on lui parle de carrière et d’argent, d’argent et de carrière, d’insertion. Pour parer aux discours responsabilisants, il s’était décidé à chercher un emploi. Son CV trafiqué avait fait grosse impression. « En voilà un vrai journaliste ! » Pendant l’entretien, le patron s’était chargé des questions et des réponses. On l’avait retenu, posé là, oublié. Depuis deux ans, il attendait.

Elliott Perez choisit une salle de montage isolée pour procéder au dérushage. Il lança l’encodage qui prendrait plu­sieurs minutes et changea son IP pour accéder librement à Internet. 16 heures. Les salariés – les collaborateurs – s’étaient engagés dans un concours d’à qui part le plus tard, qui est le plus dévoué, qui est le plus mignon. Pour ne pas se bouffer deux heures supplémentaires de monologue managérial, Elliott jugea bon de ne pas quitter la salle avant 19 heures, quitte à s’accorder entre-temps une sieste d’une demi-heure. Les salles de montage n’étaient pas encore équipées de caméras.

Docuprod disposait de si peu d’argent qu’un seul numéro de série avait été attribué à la dizaine de logiciels de montage installés sur tout le parc informatique. Pour faire tourner le logiciel, il fallait impérativement déconnecter l’ordi­nateur d’Internet, sous peine que la supercherie ne soit repérée par le fabricant. Elliott soupçonnait là une excuse innovante pour maximiser la productivité des salariés tout en s’en dé­douanant. En tout état de cause, il se faisait un plaisir de ne jamais appliquer la procédure martelée à renforts de post-it sur tous les postes de l’agence. Sur l’écran, il fit défiler les images jusqu’à trouver le clap, synchronisa les bandes et créa un dossier pour accueillir les chutes. 


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